Ahmed Aboutaleb, un Marocain en plat pays, par Fouad Laroui (Jeune Afrique)

Ahmed Aboutaleb, un Marocain en plat pays, par Fouad Laroui (Jeune Afrique)

En 1976, il ne parlait pas un mot de néerlandais. Quarante ans plus tard, il est maire de Rotterdam et si populaire qu'on lui prédit un avenir de Premier ministre. Pas mal comme intégration, non ?

Si le critère de l'intelligence est la capacité à s'adapter rapidement à des circonstances nouvelles, alors Ahmed Aboutaleb est un homme très intelligent. Car il n'a pas toujours été l'homme qu'il est aujourd'hui. Avant les attentats du 11 septembre 2001, il n'était pas rare de l'entendre tenir des propos plutôt conservateurs, tout à fait conformes à la morale religieuse traditionnelle d'un imam - son père en était un.

Lorsque la politicienne d'origine somalienne Ayaan Hirshi Ali faisait campagne aux Pays-Bas pour l'amélioration du sort des musulmanes (avant de passer à l'islamophobie pure et simple et de s'installer à Washington), Aboutaleb n'avait que mépris et mots durs à son égard. L'élite culturelle amstellodamoise, qui croyait tenir en Hirshi Ali une icône comparable aux suffragettes anglaises, en était toute retournée.

Pourquoi tant de méfiance ? Ahmed resta droit dans ses sabots. Le fait qu'il était membre du PvdA, le Parti socialiste néerlandais, ne changeait rien à l'affaire. Dans un pays où le multiculturalisme allait de soi, on pouvait avoir sa carte du parti et faire sa prière : ici, les socialistes n'ont jamais été des bouffeurs de curé. Aboutaleb était à la fois socialiste, musulman pratiquant, partisan d'un certain ordre moral... et allergique à Hirshi Ali.

Ironie cruelle : quand, en novembre 2004, la police néerlandaise démantela un réseau islamiste qui avait projeté d'assassiner des personnalités politiques en vue, les deux premiers noms sur la liste étaient Hirshi Ali et Aboutaleb.

Fossé : savoir s'adapter au pays d'accueil

C'est qu'au fil du temps Aboutaleb avait changé d'attitude et de langage. Toujours cette fameuse capacité à s'adapter... Sans doute avait-il compris que, pour les musulmans, le seul horizon possible était l'intégration. Or celle-ci exige qu'on accepte la société d'accueil en bloc. La remise en question des acquis des dernières décennies - égalité des sexes, légalisation de l'avortement et de l'euthanasie, acceptation sans réserves de l'homosexualité - au nom de la religion était dangereuse puisqu'elle menaçait de creuser un fossé infranchissable entre la grande majorité des Néerlandais et la minorité musulmane.

Le modèle batave de société, qui s'est cristallisé lentement au cours des siècles et a fait l'objet d'un large consensus dans le pays, est à prendre ou à laisser. D'où son cri du coeur d'il y a quelques semaines, qui lui a valu, internet aidant, une notoriété mondiale : "Si vous êtes contre la liberté d'expression, si vous n'acceptez pas qu'un journal puisse publier les caricatures qu'il veut, alors foutez le camp !" Décidément, le fils de l'imam avait bien évolué...

En néerlandais, "foutez le camp !" se dit "rot op !". Ces deux mots sont maintenant aussi fréquemment cités que le "yes, we can!" de la campagne présidentielle américaine de 2008. Ils ont même été mis en musique, sur un rythme de rap, comme le slogan d'Obama ; lequel Obama n'oublia pas d'inviter Aboutaleb à la conférence du 18 février consacrée à la lutte contre l'extrémisme. Une consécration pour celui qui quitta son Rif natal à 15 ans pour débarquer aux Pays-Bas en octobre 1976, les yeux écarquillés, sans connaître un traître mot de la langue de Johan Cruyff et de Joost Van den Vondel.

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