Show de Benkirane, et plusieurs vérités crues, devant les élèves ingénieurs. Verbatim

Show de Benkirane, et plusieurs vérités crues, devant les élèves ingénieurs. Verbatim

Hier mardi 24 mars, le chef du gouvernement Abdelilah Benkirane était de passage à l’Ecole Hassania de Travaux publics, à Casablanca. Il est venu, accompagné de deux  de ses ministres, celui de la Communication Mustapha el Khalfi et son collègue au Budget, Driss Drissi el Azami. Le chef du gouvernement, fidèl à son habitude, s’est tour à tour montré drôle, caustique, gouailleur, sérieux, fier de son bilan.

L’auditoire était de qualité, les élèves ingénieurs en grand nombre, plusieurs directeurs de publications étaient en renfort, mais tout le monde était sous le charme, officiers de sécurité compris. La conférence avait été initiée par l’association Tariq Ibnou Ziyad Initiative, suite à la publication du sondage très favorable au chef du gouvernement, qui en a beaucoup ri. Le débat était conduit par Ayoub Mamdouh, président de TIZI, et par notre confrère directeur de Médias24, l’excellent Naceureddine Elafrite, à propos duquel Benkirane n’a pu s’empêcher de faire une blague sur le nom, en évoquant les sempiternels « Afarites » de la politique marocaine…

Le chef du gouvernement, en campagne électorale avant l’heure (mais il l’est depuis le 26 novembre 2011), en a profité pour dire des vérités sur ce qu’il fallait, tirer sur ceux qu’il voulait, et rappeler ce qui le devait, sévèrement conduit et cadré par Naceureddine Elafrite. Deux heures pleines, avec un Benkirane en pleine forme.

Sa Majesté. Sidna…

« Soyons clairs, le chef du gouvernement ne dirige pas ce pays. Le seul chef, c’est le roi. Il faut le dire et je le dis. Moi, depuis que je suis en fonction, je l’appelle ‘Sidna’. Voilà. Lui, Sidna donc, est le chef de l’Etat, il est le Commandeur des croyants (allez voir ce que signifie ce titre dans la pensée islamique), il est le chef suprême des armées et il est aussi le chef du Conseil des ministres. Je pense que c’est clair ». Il a le mérite de le dire, et le meilleur est qu’il semble en être convaincu. Précision importante : « Au soir des élections de novembre 2011, c’est le roi qui a ordonné que les vrais résultats soient annoncés, et pas d’autres… Je suis un homme politique responsable, et je sais ce que je dis ! ». Damned !...

La levée de la compensation et l’aide directe. Oui, mais…

« La bouteille de gaz coûte 40 DH, c’est beaucoup pour une ménagère, vous savez… Il y a des familles qui vivent avec 100 DH par semaine, alors augmenter le prix du gaz à 100 DH serait un drame pour elles…  Vous ne savez pas ça, hein, mes enfants, alors je vous souhaite de rester dans l’aisance comme cela est votre cas aujourd’hui…  Si on donne 100 DH à chaque famille par mois, à toutes les familles, cela reviendrait à 6 milliards de DH par an, et aujourd’hui, la compensation du gaz butane coûte 14 milliards à l’Etat, et 18 l’année prochaine, si tout va bien… mais je ne veux pas payer pour ceux qui n’en ont pas besoin, moi… les pâtisseries, les familles aisées, les entreprises, l’agriculture… Un CHU coûte 1 milliard de DH… Alors, malgré moi, on continuera à payer ces 14 milliards de DH, car on ne sait pas encore, on n’a pas encore décidé comment faire parvenir les aides à ceux qui en ont besoin ; il y a plusieurs moyens, mais le choix n’est pas encore arrêté. Pour le sucre, qui revient à quelque 5 milliards de DH à l’Etat, on y pense, et on pourrait gagner 4 ou 5 CHU par an ».

« L’aide directe, dès qu’on en parle, les partis remuent ciel et terre, car ils ont peur que cela ne soit à notre avantage, et pourtant, c’est une chose qu’on peut faire ! Et on a fait des choses, comme cette aide de 1.050 DH aux veuves… C’est pas grand-chose, mais c’est toujours ça. Les veuves ne seront ainsi pas lâchées ».

La révolution. Pourquoi pas, si vous y tenez…

« Il y a deux manières de faire de la politique, dans les institutions ou avec la révolution. Ceux qui veulent faire la révolution… pourquoi pas, finalement ? Mais qu’ils la fessent... ou alors qu’ils se taisent à jamais et nous laissent bosser parce que comme ça, ils nous bloquent dans notre action. Moi, pour ma part, je crois en la politique ».

L’imprimerie. Une affaire qui fait pshiiit

La semaine dernière, le vice-chef du PAM Ilyas el Omary avait accusé Benkirane d’être propriétaire d’une imprimerie, alors que ce dernier n’avait déclaré posséder qu’un petit atelier à Rabat. Interrogé sur la question, il a répondu avec une pointe d’humour : « Moi, propriétaire d’une imprimerie, avec tout ce qui se dit et s’écrit, et après avoir déclaré mes biens en public ? Vous me pensez donc aussi stupide ?... Voilà l’histoire. Quand nous étions encore au Mouvement Unicité et Réforme (MUR), nous voulions imprimer des communiqués ou des bouquins à 1 DH sur la religion, mais les imprimeurs prenaient peur… Alors j’ai demandé à un ami de m’aider pour acheter une imprimerie, une Offset, une platine et un massicot, tout cela pour 150.000 DH. Et puis nous avons mis un an et demi à réparer tout ce matériel. Mais il fallait inscrire cette imprimerie au nom de quelqu’un ; or, le MUR n’était pas reconnu par les autorités, bien que la demande en ait été faite en 1983… Et vous savez quand il a été officiellement reconnu par l’Etat ? Après que j’ai été désigné chef du gouvernement ! Alors, l’imprimerie est effectivement en mon nom, mais ce n’est pas moi qui la dirige ni qui en perçoit ce qu’elle pourrait dégager comme bénéfice. J’aimerais bien, mais ce n’est pas le cas ! Et je le dis, même pour mes héritiers, ce machin ne m’appartient pas, et ne m’a jamais appartenu ». C’est dit, dont acte…

La France, le français et les Français. L’amitié…

« L’anglais est la langue la plus utilisée dans le monde. Mais il ne prendra pas la place du français, c‘est impossible. Le Maroc est francisé, ses classes économiques et politiques sont francophones. Il faut le reconnaître et l’admettre. Et puis, nous n’avons même pas d’enseignants d’anglais ; le français est une langue qui compte dans le monde et la France est le pays avec lequel nous entretenons le plus de relations économiques ». Un élève dit : « la France, un ennemi !»… réponse : « Mais non, quand tu seras un jour chef du gouvernement, et que tu seras responsable des intérêts de ton pays, tu ne diras pas ça. Aujourd’hui, tu as la fougue de la jeunesse, mais ça te passera »… Puis, il poursuit sur sa lancée francophile : « Cela était vrai du temps de la colonisation… mais aujourd’hui, les Français sont nos amis. Nous avons été en crise pendant un an, et ce n’était facile ni pour nous ni pour eux. La France est notre amie et nous soutient dans le dossier du Sahara ; la question de la langue est posée comme langue d’enseignement… comment tu vas dispenser tes cours de maths, de physique ?...  et l’expérience a montré que quand vous assurez votre enseignement dans une langue autre que celle qui domine, l’apprentissage en devient très compliqué. Alors on gardera l’arabe et on introduira le français dans certaines options au secondaire. Mais l’arabe est et restera la langue d’enseignement ».

Les femmes. Petites confidences intimes…

« Pour cette question de la parité, il y a des choses à voir, revoir et concevoir. Moi, je voulais faire des choses dans ce domaine, mais j’ai peur pour la famille marocaine. J’ai dit à Bassima Hakkaoui de trouver une solution pour la violence et le harcèlement… mais, savez-vous, je vais vous parler de ma femme… Elle écoute mes messages, fouille mes poches, elle est convaincue que je lui appartiens… je ne peux pas m’immiscer dans les relations conjugales et faire passer une loi à ce sujet, vous comprenez… ». Sympa pour les secrets d’Etat sur SMS ou dans les poches…

L’opposition. Du n’importe quoi

« Ces gens, comme Chabat, sont décidément très curieux… Ce Monsieur m’a accusé d’avoir des relations avec Daech et le Mossad !! Comment a-t-il bien pu une idée aussi saugrenue ? Je me demande comment il réfléchit, ce type ! ». Rires dans la salle… puis, plus sérieux : « J’ai regardé une fois une vidéo où Chabat accusait nommément el Omary de manipuler  les services de l’Etat contre ses opposants, de prendre  de l’argent par milliards et d’avoir introduit la laïcité dans le pays. Alors j’ai demandé en public à Chabat ce qu’il en était et si el Omary avait changé. Pas de réponse ni de l’un ni de l’autre à ce jour ». Puis, il en rajoute une couche : « Cette opposition est en carton, qui a pris l’eau dès la venue du printemps arabe, et s’est émiettée, éparpillée, disloquée ». Requiem…

Le recrutement des diplômés chômeurs. Pas question…

Abdelilah Benkirane a dévoilé sa doctrine en la matière… « Si je devais faire du social, je recruterais quelqu’un dont l’Etat n’a pas assuré la formation, pas celui pour lequel il a consenti un effort financier sur de longues années pour le former. Celui-là, nous comptons sur lui pour que, non seulement, il se trouve un travail à lui-même, mais qu’il en emploie d’autres ». Puis il est revenu à sa marotte habituelle : « ce que je dis ne plaît pas, et depuis que j’ai été surpris en pleine rue par des diplômés chômeurs, il y a trois ou quatre gars qui s’embêtent les pauvres à me suivre partout, sur ordre de Sa Majesté ». Les concernés pouffent, puis se reprennent aussitôt…

La communication. C’est moi qui dis aux ministres de réagir

Le chef du gouvernement explique qu’il est très sollicité et qu’il sollicite beaucoup aussi. « Vous avez remarqué que les ministres réagissent de plus en plus aux articles de presse, et vous savez pourquoi ? Parce que c’est moi qui les appelle pour leur dire de répondre. Quand je lis un article sur un département ministériel, je bouscule le ministre concerné pour qu’il réagisse. C’est le cas du ministre de la Santé. Mais maintenant, c’est fini, il a compris, et bravo à lui ! ».

Le PJD. Le PJD, c’est moi

« Je me rappelle que c’est moi qui avait été, en compagnie de trois ou quatre autres camarades, à l’origine de ce parti. Nous avions été chez le Dr Khatib et nous avions tout négocié avec lui. Et puis, quand, en 2004, ce grand monsieur a quitté le secrétariat général, les gens ont élu le Dr el Othmani. Puis, en 2008, ils ont fait appel à moi… Ils ne me veulent que quand ça va mal, les gars du PJD… »

Les listes électorales. Pas de conflit avec l’Intérieur…

« Nous avons toujours demandé, quand nous étions dans l’opposition, qu’il n’y ait même pas d’inscription sur les listes électorales. On voulait que tout porteur de carte nationale soit électeur potentiel, sauf ceux qui en son légalement empêchés. Une fois au gouvernement, on a changé d’avis, et on en est conscient. La raison, la voilà… Le ministre de l’Intérieur a dit qu’il y a 27 millions de cartes nationales, mais il y a des problèmes d’actualisation des morts, des expatriés, des repris de justice… On pouvait insister, mais je ne voulais pas créer de crise gouvernementale, car je cherche la confiance avec mes ministres. J’ai compris que notre idée initiale ne passerait pas, et j’ai évité le conflit ». Facile, quand même…

Voilà pour le Benky show… Il serait bien de pouvoir écouter les autres chefs de parti se livrer au même exercice, mais en essayant d’être convaincants, sans langue de bois ni prise de tête. Vœu pieux ? L’avenir le dira.

 



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