Much Loved interdit : Nabil Ayouch et d’autres réagissent
Depuis hier soir, le film très controversé – avant même qu’il ne sorte – Much Loved de Nabil Ayouch est interdit. Les uns sont satisfaits, les autres défaits… réactions des uns et des autres.
A tout seigneur, tout honneur… Nabil Ayouch, répondant aux questions de nos conrères de Medias24.com, s’est dit « choqué et triste »… « Je ne m’attendais pas du tout à cette réaction des autorités car nous n’avions pas déposé de demande et au Maroc il y a des lois qui disent que pour accepter ou refuser un film, le producteur doit préalablement déposer la demande. C’est une décision unilatérale du ministère de la Communication». Le ministère de la communication a donc pris, selon le réalisateur, une décision qui est « illégale car il y a des règles et le ministère a enfreint toutes ces règles et lois. Ce n’est même pas le CCM qui a pris cette décision, c’est le ministère ». Fort des soutiens de très nombreuses personns, Nabil Ayouch semble s’apprêter à livrer bataille…
Pour sa part, le ministre de la Communication, en voyage à Washington, a confirmé que la décision d’interdiction est bel et bien celle du ministère. Un haut responsable de son département a expliqué à Panorapost que « ce film étant de nature à porter atteinte à l’image du pays, nous avons été obligés de l’interdire. M. Ayouch a annoncé publiquement à Cannes qu’il allait demander le visa de la commission de censure du CCM, et nous avons anticipé en décidant que ce film ne saurait être autorisé. Au Maroc, il existe trois possibilités pour la protection du jeune public : les interdictions aux moins de 12 ans et aux moins de 16 ans, et l’interdiction pure et simple. Donc, aujourd’hui, et face à la violente levée de boucliers du public, et alors que des sit-in sont en train d’être programmés dans plusieurs villes européennes pour interdire le film, nous avons décidé de parer au plus pressé. Et c’est donc le ministère, en concertation avec le CCM et les autorités concernées, qui ont décidé l’interdiction ». Est-ce que le ministère de l’Intérieur fait partie de ces autorités ? « Certainement », répond le responsable du ministère, « car il s’agit d’une affaire d’ordre public et en aucun cas, je le répète, de liberté d’expression ». Enfin, précise le responsable, « les lois au Maroc sont claires, on ne peut diffuser des écrits ou des enregistrements sonores ou vidéos, contenant des passages portant atteinte à la pudeur publique ». Voilà, le ministère prend appui sur la loi et l’ordre public…
Quant au président du CCM, Sarim Fassi Fihri, il a déclaré que bien que la demande d’autorisation n’ait pas encore été soumise au Centre, « nous avons vu les séquences diffusées sur Youtube, et nous avons décidé de visionner le film ; et ce que nous y avons vu comme passages portant atteinte au Maroc et aux Marocaines nous a conduit à décider de son interdiction de diffusion dans nos salles ». Certes, mais alors pourquoi avoir laissé réaliser le film au Maroc ? « Parce que le scénario qui nous a été proposé ne contenait pas ces scènes ni ces dialogues qui ne sont apparus que dans la version finale proposée à Cannes ».
Le poète et militant Salah el Ouadie estime que « la création artistique ne peut et ne saurait être jugée qu’à l’aune de critères artistiques. Il faut laisser le public se faire son opinion car, même si des budgets colossaux sont engagés pour des créations médiocres, le public ne les approuvera pas. Mais ce qui m’a le plus heurté dans cette affaire est l’appel au meurtre et l’incitation à la haine. En tout état de cause, nous ne pouvons juger un film sur des critères moraux, sinon, on en reviendrait à l’interdiction de la musique parce qu’illicite ou les instruments dd musiques parce que haram ».
Khadija Rouissi, députée et fondatrice de Bayt al-Hikma, estime que « l’interdiction du film est une menace sérieuse contre l’art et la création au Maroc, en plus d’être une atteinte de l’image du Maroc à l’étranger. De plus, à partir de maintenant, cela conduira les artistes à s’imposer une sorte d’autocensure au moment de leurs travaux créatifs ». Mme Rouissi ajoute, en référence aux menaces pesant que le réalisateur et certains acteurs : « Dans un film, un acteur qui campe le rôle d’un terroriste l’est-il dans son quotidien ? Et un corrrompu dans un film agit-il de la même façon dans la réalité ? ». Bref, la décision du ministère, pour Khadija Rouissi, est « étrange ».
Cela étant, il appartient aujourd’hui à Nabil Ayouch de contester cette décision du ministère devant la justice car si elle est défendable dans le fonds (les juges sont issus de cette société conservatrice qui est la nôtre), sur la forme elle est contestable puisque pour être interdit, un film doit d’abord avoir demandé son visa d’exploitation.
Par ailleurs, personne dans le gouvernement ne semble se soucier des menaces de mort proférées contre Loubna Abidar et Nabil Ayouch, sur les réseaux sociaux. La page qui demande leur mise à mort avait aujourd’hui environ un millier de « like ». C’est aussi cela, l’image du Maroc, puisqu’il faut en parler. Menacer de tuer un artiste montre le degré de sous-développement dans lequel peut plonger une société.