France-Maroc - Dialogos, ou l'art de se parler et la manière d'échanger
Comment deux amis en délicatesse peuvent-ils communiquer ? En faisant des efforts. Certes, mais comment deux pays qui se connaissent bien, mais de moins en moins, peuvent échanger ? En faisant donner leurs intellectuels, pour prendre la mesure des écarts, et les corriger au besoin, car besoin est. C'est le propos de Dialogos, qui a lancé cette semaine dernière à Paris son cycle de conférences-rencontres.
Qu'est-ce que Dialogos ?
Son président, Me Christian Charrière Bournazel en donne une présentation : "C'est une association fruit d’une initiative privée franco-marocaine au sein de laquelle se trouvent des amis du Maroc, des marocains, des françaises et des français dont la famille est marocaine. Dialogos n’est pas le faux nez de la CIA ou de je ne sais quel lobby financier ou économique. Dialogos est une association à caractère privé totalement indépendante".
Mais l'ancien bâtonnier de Paris va encore plus loin, et rêve plus grand… "Nous sommes, marocains et français, des compatriotes méditerranéens. Je rêve d’une union plus grande (que l'Union européenne). Si le Maroc est déjà un Etat associé au Conseil de l’Europe, il n’en est pas membre. Il faudra changer le nom du Conseil de l’Europe pour l’appeler Conseil de l’Europe et de la Méditerranée. Et nous pourrons, avec un socle commun de droits fondamentaux et d’obligations auxquels les Etats adhérent, continuer un rapprochement d’autant plus essentiel que nous avons la chance d’avoir en France 1,5 millions de marocains et que presque autant de français ont choisi d’avoir une résidence au Maroc".
Le ton est donné, Dialogos œuvre à rapprocher les deux pays que sont la France et le Maroc, en faisant un tour d'horizon, exhaustif, .
Trois interventions lors de ce premier colloque
La première intervention, articulée sur la laïcité et la protection du droit à la religion, a été assurée par Pierre Joxe, ancien ministre de Mitterrand, ancien président du Conseil constitutionnel, qui a axé son intervention sur la laïcité, de France et d'ailleurs, sur les religions et leur rapprochement qui doivent remplacer leurs antagonismes actuels, nourris par ceux qui ne les connaissent pas, et sur sa connaissance de "ce grand pays qu'est le Maroc, peu connu pour ses libertés et la laïcité de fait, et de droit, qui y a cours".
La seconde intervention a été assurée par l'auteur de ces lignes qui est revenu sur le problème des frontières terrestres et mentales face au forum universel, sur la nécessité de dépasser ces frontières pour créer un dialogue et sur l'urgence à comprendre la jeune génération montante qui façonnera, puis dirigera, le monde de demain. L'islam doit être mieux connu, et le cas du Maroc peut et doit être mis en exergue, car il promeut un islam de tolérance et de rapprochement, dans la démocratie telle que connue universellement.
La troisième intervention fut celle de Mme Khadija Rouissi, députée PAM et ancien vice-présidente de la Chambre des Représentants qui, fidèle à elle-même, a détaillé la lutte des femmes et les progrès, mais aussi les limites, enregistrées dans ce combat incessant. Au Maroc, le statut des femmes est certes avancé, suite à de courageuses décisions prises au sommet de l'Etat, mais il a encore du chemin à gagner. Les avancées ne sauraient être que grâce à la volonté de chacun, les "modernistes" en proposant, et les "conservateurs" en ne récusant pas.
Ce premier colloque, qui s'est tenu devant plusieurs dizaines de français, de marocains et de bi-nationaux, a été marqué par la présence effective, et agissante, de professeurs émérites des universités, d'enseignants de droit et d'autres disciplines à la Sorbonne, d'acteurs associatifs actifs et attachés au Maroc, qu'ils connaissent bien. Chacun aapporté sa pierre à l'édifice d'une reconstruction des liens sur des bases solides, répondant aux défis de ce siècle.
Dialogos est donc cette initiative qui permettra de hisser les relations d'échanges entre France et Maroc à un niveau de réflexion et de prospection rarement atteint. Les différences et écarts doivent être estompés pour laisser éclore les (très) nombreux points de rapprochement et les centres de convergence.
L'histoire a unis les deux pays, l'économie et la culture les ont soudés, et l'amitié s'est installée. Et en dépit de ceux qui s'évertuent à mettre des bâtons dans les roues de cet attelage qui avance malgré tout, il appartient aux personnes de bonne volonté - et il y en a des deux côtés - d'œuvrer à rapprocher les deux pays, les deux sociétés, dans le respect par chacun des valeurs et spécificités de l'autre.
Dialogos se propose, par la suite, de porter ce dialogue entre la France et le Maroc en régions, dans les banlieues, et au Maroc aussi, pour que les uns et les autres élèvent le plus haut possible les points communs et ceux à travailler, et corrigent les défaillances qui peuvent émerger ici et là.
De la bonne volonté naît l'amitié, et par les bonnes intentions reculent les mauvaises volontés. Tel est l'objectif de Dialogos. Bon vent, donc.
Aziz Boucetta
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Entretien avec Khadija Rouissi :
1/ En 2014, les relations entre Paris et Rabat ont connu un coup de froid. En quoi ces relations sont fortes, et comment peuvent-elles être améliorées ?
A l’époque, j’avais réagi par un article dans lequel je me suis exprimée franchement et clairement sur des dérapages qui n’auraient pas dù avoir lieu. Le froid est derrière nous. Aujourd’hui il est préférable de penser le présent et l’avenir.
Je crois que les démocrates ont un rôle primordial à jouer pour préserver nos relations, les faire fructifier et agir mutuellement sur nos gouvernements respectifs pour faire triompher l’amitié et la fraternité entre nos deux peuples et œuvrer pour le développement de nos échanges, sur le plan scientifique, culturel et économique.
2/ Vous avez parlé d'égalité et de discrimination... Dans quel sens l'égalité des femmes peut-elle faire avancer le Maroc et pourquoi le gouvernement actuel en est encore dans un genre de discrimination ?
Les femmes, moteur de la croissance économique et du développement humain durable
Au-delà d’une question de droits, d’égalité ou de dignité, la condition féminine interpelle les femmes politiques que nous sommes dans le sens où elle constitue un gisement de développement économique peu et mal exploité.
Cette évidence dément l’approche simpliste et suicidaire, qui consiste à penser que le retrait des femmes du marché du travail permettrait de désengorger le réservoir de main d’œuvre et de faire baisser – de façon totalement illusoire – le taux de chômage, le temps d’une mandature politique. Cette logique que semble privilégier le Chef du Gouvernement est non seulement contre-intuitive, surréaliste et court-termiste, mais elle se situe aux antipodes du développement humain et économique durable et pérenne auquel nous aspirons pour notre pays. Sa vision est altérée par l’Idéologie fondamentaliste dont il est issu.
Notre gouvernement gagnerait, au contraire, à tenir compte du potentiel que les femmes représentent pour notre économie et à œuvrer activement pour faire évoluer le regard peu valorisant qu’il porte lui-même sur la place des femmes dans le monde du travail. Si les tendances actuelles demeurent, le risque est grand de voir le taux de participation des femmes stagner ou baisser, devenant un handicap et un frein au développement économique plutôt que de servir de moteur de stimulation de la croissance.
Il va de soi qu’une politique de renforcement de l’autonomisation et des capacités des femmes relève du bon sens économique ; et qu’elle serait profitable à tous et de plusieurs manières :
Les études menées par la Banque Mondiale révèlent également une corrélation directe entre le degré de corruption dans une société et la participation des femmes à la vie active économique et politique de celle-ci.
Lorsqu’elles sont économiquement et socialement autonomes, les femmes deviennent de puissants vecteurs d’innovation sociale et culturelle. Le progrès revêt indéniablement une dimension sociale importante; car qu’est ce que le développement si ce n’est le processus par lequel un pays est capable de connaître une croissance durable, puisée dans son potentiel national, générant des opportunités à tous et convenablement réparties entre les différents segments de la populations, notamment les plus démunis, les jeunes, et les femmes qui sont les plus touchés par les phénomènes de marginalisation.
Les recherches menées sur la répartition des ressources au sein des foyers ont montré que l’effet du revenu de la mère sur la probabilité de survie de l’enfant est vingt fois plus important que l’effet de celui du père. Ainsi, les femmes actives investissent davantage dans l'éducation et la santé de leurs enfants. Cet investissement dans le capital humain des enfants a lui-même des retombées positives et dynamiques sur le développement économique et humain durable.
Le pouvoir d’achat des ménages marocains augmente naturellement avec un deuxième salaire, ainsi que leur consommation.
Ces réalités empiriques sont de nature à rééquilibrer l’approche genre au sein de notre société et de notre économie. Elles nous invitent à l’action et appellent un certain nombre de mesures d’urgence afin de construire un modèle de croissance économique et de développement humain et sociétal plus équilibrés et plus durables pour notre pays.
L’Etat se doit de lutter contre les stéréotypes discriminants qui sous-estiment le potentiel et les capacités productives de la femme marocaine, notamment dans les manuels scolaires et dans les médias. Il faut durablement éviter que les femmes restent enfermées dans des logiques d’exclusion.
Il ne peut y avoir de progrès ni de démocratie réelle sans l’émancipation de la femme marocaine et sa participation égale et équitable à la gestion des affaires publiques. En tant que citoyenne à part entière jouissant des mêmes droits et devoirs constitutionnels que l’homme, elle doit pouvoir mettre son talent et ses capacités productives au service du développement de la société en créant de la richesse et en recevant un salaire égal pour son investissement.
Plus qu’un droit légitime à l’égalité, le plus grand perdant d’une politique conservatrice et archaïque du rôle de la femme dans la société est l’Etat, son économie et tous ses enfants.
3/ Comment pensez-vous que Dialogos peut-elle servir de plateforme à l'échange, et quel type d'échanges, sur quels thèmes prioritaires ?
Dialogos est la plateforme adéquate à l’échange entre nos deux pays. La connaissance, dont dispose les membres du conseil d’administration et leur Président Christian Charrière Bournazel, du Maroc et de la France est un atout de taille pour parvenir à développer nos relations. Du côté Français, je peux témoigner, que les membres de Dialogos portent le Maroc dans leur cœur et ont une connaissance de son histoire et des développements et le progrès qu’il a connu depuis son indépendance.
4/ Comment les deux Etats français et marocain peuvent-ils agir pour une meilleure compréhension ?
La France et le Maroc sont condamnés à s’entendre pour mille et une raison dont l’histoire, la langue, les échanges commerciaux…Preuve en est, que quel que soit le régime en place en France, aucun des deux pays n’a remis en cause les « fondamentaux ».La société civile a un grand rôle à jouer, en multipliant les rencontres et les actions communes.
A cet égard, l’initiative de Dialogos revêt une grande importance.
Nous sommes appelés à échanger sur la religion, la laïcité, la pensée des lumières, les penseurs et les philosophes arabo-Amazigh-musulman, la culture, l’immigration mais aussi sur les sujets qui préoccupent le monde entier : le terrorisme, le racisme, l’extrémisme et l’égalité hommes-femmes.