La Fondation Mohammed VI des Oulémas africains, ou les « petits pas » pour un grand projet
Après la diplomatie politique, économique, sécuritaire, voici venu le tour de la consécration de la diplomatie religieuse… Le Maroc s’implique en effet de plus en plus dans le champ religieux africain, prenant appui sur l’institution de la commanderie des croyants. Le 13 juillet, correspondant à la Nuit du destin, moment fort symbolique en islam, le roi Mohammed VI a officiellement et solennellement installé la Fondation Mohammed VI des Oulémas africains.
Un lancement soigneusement préparé, en mode « petits pas »
La Fondation, qui est promise à un bel avenir, n’est que le point d’orgue d’une « politique religieuse » pensée, conçue et mise en œuvre depuis de longues années. Le roi est Commandeur des croyants depuis l’indépendance du pays (et même avant), mais depuis le 16 mai 2003 et ses attentats sanglants à Casablanca et depuis que l’islam politique radical cause tant de secousses dans le monde, cette institution a pris un sens plus affermi, sur le plan national et international.
Ainsi, dès 2008, un programme de formations d’imams a vu le jour, appuyé sur l’idée centrale de la promotion d’un islam modéré, tolérant et non violent, basé sur le rite malékite, le rite officiel de l'islam sunnite au Maroc.
Puis arrive le printemps arabe et ses soubresauts régionaux… les groupes terroristes, nés à la faveur de la déliquescence des Etats, et essentiellement en Libye, ont essaimé dans la région sahélienne. Le Mali a plongé dans la tourmente islamiste et communautaire. En 2013, un accord a été signé entre Bamako et Rabat pour la formation de 500 imams maliens.
En mai 2014, Rabat répond favorablement à la plus haute instance nigériane dans sa requête pour la formation d’imams de ce pays au Maroc. Le Nigéria est un pays anglophone, mais dont la partie septentrionale est largement musulmane. Ce rapprochement entre les musulmans nigérians et le palais avait conduit l’ancien président en campagne électorale à solliciter un entretien avec le roi, qui l’avait alors comme on sait sèchement éconduit…
Lors de ses tournées africaines, le roi Mohammed VI a toujours veillé à ne pas perdre de vue la dimension religieuse de la coopération avec les pays visités, accueillant des oulémas, faisant des dons à tour de bras lors de ses tours dans les mosquées, invitant des imams pour formation au Maroc…
En mars dernier, Rabat crée l'Institut Mohammed VI de formation des imams, et lui accorde les moyens de prospérer : un budget de 20 millions d'euros et une capacité d'accueil d'un millier de places, avec quelque 450 élèves imams étrangers (Guinéens, Ivoiriens, Tunisiens, Français et Maliens).
Le 25 juin, Mohammed VI signe deux dahirs. Le premier a trait à la réorganisation de l’université Qaraouiyyine et à son rattachement au palais royal (elle relevait du ministère de l’Enseignement supérieur), avec une mention claire sur la formation des imams et des morchidates (femmes prédicatrices). Le second est celui portant création de la FMOA. En politique, rares sont les coïncidences fortuites, et cette unicité des dates pour le rattachement d’al Qaraouiyyine au palais et pour la création de la FMOA n’est certainement pas le fruit du hasard. Le roi entend imprimer davantage sa marque de modération sur l’islam marocain et d’imposer son empreinte de tolérance sur l’islam continental, se posant ainsi comme l’interlocuteur principal du monde occidental avec l’islam africain et, plus tard, peut-être, universel. Si la volonté n’est pas clairement affichée, elle apparaît en creux. La manœuvre est ingénieuse et habile.
Et puis, le 13 juillet, Rabat lance solennellement sa FMOA, qui œuvrera à centraliser la « bonne parole » islamique, à unifier le message de paix et de tolérance et, comme le dit le préambule de son dahir constitutif, à « barrer le chemin aux courants radicaux (…) et prémunir la foi islamique de tous les conflits, antagonismes et entreprises douteuses… ».
Objectifs déclarés, ou non
Et donc, en parallèle avec l’offensive diplomatique et économique vers son flanc sud, le Maroc a compris que si tout cela pouvait s’appuyer sur un fondement religieux et spirituel, ce serait doublement bénéfique pour le royaume et pour les pays subsahariens. Le Maroc y trouverait un prolongement spirituel à sa présence matérielle, qui s’en trouverait renforcée, et les Etats africains pourront mieux canaliser leur islam, en proie à toutes sortes de conflits communautaires, confessionnels, et surtout violents car dispersés.
Le président délégué de la FMOA et par ailleurs ministre, marocain, des Affaires islamiques Ahmed Toufiq a prononcé à cette occasion une allocution qui jette la lumière sur les objectifs, déclarés ou non, de cette institution : « la décision de créer cette institution n’est pas liée à une circonstance particulière, elle ne procède pas non plus d’une idée fortuite. Elle est l’expression d’un travail en profondeur, adossé à un riche capital accumulé dans les relations du Royaume du Maroc avec une trentaine de pays d’Afrique par le passé, tout comme elle se base sur une conjonction de points d’intérêts communs en rapport avec le présent et l’avenir ». Tout est dit…
Quand le dahir affirme que l’objectif est l’unification des efforts des oulémas africains, cela est, comme dit plus haut, une volonté d’exprimer une position unique et centrale de l’islam africain, qui serait édictée à Rabat. Le roi en a la légitimité, tant pour les musulmans que pour les occidentaux. Pour les premiers, il aura su gérer simultanément les affaires spirituelles, tout en engageant ses réformes temporelles et matérielles, dans la paix sociale et civile ; pour les seconds, il est le porte-drapeau africain – et peut-être mondial – d’un islam tolérant, modéré et absolument pas agressif.
Une Fondation panafricaine
Si sa mise en place est bien menée, la FMOA pourrait devenir le pendant religieux et spirituel de l’Union (politique) africaine. En effet, à Casablanca, les imams de tous les pays africains, ou presque, étaient là. Les différentes régions du continent noir étaient représentées par leurs oulémas : l’Afrique occidentale francophone bien sûr, mais aussi l’Afrique centrale (Gabon, Ghana, Centrafrique, Kenya, Somalie, Ethiopie) et l’Afrique australe (Afrique du Sud, Congo, Madagascar).
Signe des temps… c’est au « patron » de l’islam nigérian, le président de l’instance de la Fatwa et du Conseil islamique du Nigéria (anglophone et encore favorable aux thèses du Polisario), qu’est revenue la mission de s’exprimer « au nom des Oulémas africains », qui ont entendu « l’appel de SM le Roi, Amir Al Mouminine, protecteur de la religion et du culte, que Dieu L’Assiste, appel auquel nous avons promptement répondu, pour la constitution de cette fondation ». Le Nigérian conclut son propos par un sonore : « au nom des vénérables Oulémas d’Afrique présents et ceux qui n’ont pas pu venir pour des raisons valables, sachant leur résolution à y prendre part ultérieurement, inchallah, nous proclamons notre adhésion à cet appel qui vient à point nommé ».
Ainsi, entre l’envoi de ses missi dominici (si l’on puit dire) en Europe et en Amérique pour prêcher l’islam modéré et vanter ses vertus de paix pour lesquelles il est de moins en moins connu dans les opinions publiques occidentales, voici que Rabat a entrepris d’unifier les rangs musulmans africains. L’entreprise est majeure. Une gageure.
AAB