Les deux journalistes français Eric Laurent et Catherine Graciet s’expriment enfin, et l’avocat du Maroc répond…
Les deux journalistes-écrivains Eric Laurent et Catherine Graciet se sont enfin exprimés sur l’accusation de chantage et d’extorsion de fonds contre le roi Mohammed VI qui pèse sur eux. Enregistrés, filmés, placés clairement face aux preuves de ce qui ressemble fort à, effectivement, du chantage, les deux journalistes sont mis en examen. Deux jours après leur sortie du commissariat, ils s’expriment…
Catherine Graciet fond en larmes : « C'est humain, non ? Chacun se demande ce qu'il ferait de sa vie avec 2 M€ »
Catherine Graciet a accordé un entretien au quotidien le Parisien dans lequel elle apporte sa vérité. « Je n'ai jamais voulu faire chanter qui que ce soit. Je suis tombée dans un piège. Le Maroc a voulu se débarrasser de quelqu'un de gênant pour le Palais. Dans cette histoire, c'est le Palais qui propose, le Palais qui corrompt. Cela fait dix ans que je mène un travail d'investigation sur le Maroc, dix ans que je vis sous la pression des services de sécurité marocains », attaque d’emblée celle qui avait débuté comme journaliste, au Maroc, dans la rédaction du Journal. Elle continue, allant dans le sens de la conclusion que c’est le palais qui a pris peur et qui a pris l’initiative de ce qui est selon elle un acte de corruption de Rabat : « (Le livre) était apocalyptique ! Nous avions décidé de travailler sur la famille royale, ses querelles, son train de vie... ».
Mais pourquoi avoir contacté le palais ? La réponse est prête, et fuse : « Comme le risque juridique de diffamation était évident, il fallait que nous demandions au régime l'interview d'un personnage clé. On les met en cause sur 300 pages, il fallait leur donner la parole. On a décidé que ce serait Eric Laurent qui les contacterait. Ce qu'il a fait le 23 juillet… ».
Ensuite, Mme Graciet se dédouane et met toute la négociation du début sur le dos de son confrère qui, dit-elle, lui a appris que Me Hicham Naciri lui avait proposé un pactole de 3 millions d’euros. Fort bien, mais alors pourquoi s’est-elle rendue au 3ème rendez-vous ? « J'y vais pour voir parce que je n'arrive pas à y croire. Que l'avocat du roi soit là, en personne, à prendre un tel risque ? A endosser un rôle réservé plutôt aux barbouzes ? Je veux en avoir le cœur net. En dix ans, je n'ai jamais pu parler à un représentant du Palais. J'y vois l'occasion d'obtenir des réactions, même en off, par rapport aux affaires évoquées dans le livre. Je pense même qu'une tentative de corruption, cela ferait un beau chapitre d'ouverture... En même temps je me méfie. Je trouve tout ça bizarre ».
Et après ? « (…) Il (Naciri) dit que, comme on n'a pas les documents, ce n'est plus que 1,5 M€. Il repart, revient, nous pousse à la négociation. Moi, je me sens perdue. Tout s'embrouille. Deux voix parlent dans ma tête : l'ange et le démon. Et je ne sais plus ce que je fais. Je ne pense pas à laisser tomber le bouquin ; en même temps je me dis que, si j'accepte cette somme, ça va changer ma vie... ». On y est… « Oui, je me suis laissée tenter (elle fond en larmes...). J'ai eu un accès de faiblesse... C'est humain, non ? Chacun se demande ce qu'il ferait de sa vie avec 2 M€. Essayez d'imaginer la situation. Et c'était pour renoncer à un livre, pas pour tuer quelqu'un... Quand j'ai signé le protocole où nous renonçons à écrire sur la monarchie, je me dis aussi que j'ai la preuve que c'est un corrupteur, puisqu'il l'a signé lui aussi. Et, comme c'est le Palais qui propose l'argent, j'y vois un deal privé entre deux parties. Je sais que, déontologiquement, moralement, ce n'est pas génial, mais je n'y vois rien de mal pénalement. Ensuite, c'est lui qui a insisté pour que nous prenions une avance ».
Cela étant, et comme la conversation a été enregistrée par l’avocat marocain, il est possible que la justice déclare l’enregistrement comme illégal. Mais le Parisien cite une source judiciaire qui précise que « le parquet a préféré, puisqu'il s'agissait d'écouter un journaliste, que ce soit l'avocat qui enregistre, pas la police ». Et donc, dès lors que l’enregistrement a été fait au su des juges instructeurs, il devient légal.
Eric Laurent alterne l’émotion, la grandiloquence et le complot : « J’ai cru que j’allais être embarqué dans un avion et me retrouver au Maroc, comme Ben Barka »
Lui, il a choisi le Monde, ce qui n’est pas surprenant. Le « quotidien de référence » est aussi le journal de prédilection de Me William Bourdon, avocat d’Eric Laurent… Ce dernier reconnaît avoir contacté le palais et tape fort sur Me Dupond Moretti, qu’il a qualifié par ailleurs de « citoyen, de sujet marocain » : « Le 23 juillet, d’après lui, j’appelle le secrétariat particulier du roi. Jusqu’ici, c’est exact. Je demande à parler à Mounir El Majidi, qui est le secrétaire de Mohammed VI. C’est encore exact. Selon lui, je déclare préparer un livre explosif, un brûlot et c’est trois millions [pour ne pas le publier, NDLR]. Je mets au défi Dupond-Moretti et le Maroc de produire le moindre élément attestant cela. Je n’ai jamais tenu ces propos. Il n’y a jamais eu de tentative de chantage. J’ai appelé Mounir El Majidi pour une raison très simple : dans ce livre que nous avions en préparation, il y avait des éléments concernant la famille royale que nous voulions croiser avec le Palais. Au lieu de cela, le lendemain, j’ai reçu un appel d’un homme qui s’appelle Hicham Naciri, qui est un avocat du Palais, que je ne connaissais pas… ». Hicham Naciri était l’un des avocats de Mounir Majidi contre Ahmed Benchemsi, et Catherine Graciet était l’un des témoins de moralité pour Benchemsi. Il y a peu de chances donc que Laurent n’aie jamais entendu parler de Me Naciri. Mme Graciet a bien dû lui en parler, puisqu’ils écrivent tous les deux un livre sur le roi…
On en vient à l’argent… « A un moment donné, il me dit : « On pourrait peut-être envisager une rémunération, une transaction, en contrepartie d’un retrait écrit ». C’est lui qui m’amène à cette idée (…).Et là, je dis, mais sans y croire : Si vraiment on arrête de faire le livre, étant donné le sujet, écoutez… trois [millions d’euros] ».
Puis, Eric Laurent devient grandiloquent : « Le sujet. Il est extrêmement sensible, très délicat (…). . C’est un sujet très complexe concernant la famille royale et certains comportements. Donc je me dis : après tout, on n’a pas envie, quelles que soient les réserves que l’on peut avoir sur la monarchie, que s’instaure une république islamique. S’il propose une transaction, pourquoi pas ? »… Puis, plus loin, il reprend le même argument : « Déstabiliser un régime à travers un ouvrage dans un contexte géopolitique très particulier, cela ne me paraissait pas une bonne idée. Mon interlocuteur est arrivé au bon moment. Il a su exploiter cela. Puis il m’a piégé ».
Le chapitre personnel… « Ma femme est extrêmement malade. C’est une situation personnelle très dure. Elle a un cancer généralisé. Son état s’aggrave de jour en jour malgré les opérations, des chimiothérapies très lourdes ».
Et alors, Eric Laurent implique directement sa co-auteure qui lui avait tout mis sur le dos : « Elle était au courant. Je la tenais informée de tout, après chaque rencontre. Elle ne peut pas prétendre le contraire… (…). Je veux bien avoir organisé des choses. Si j’avais tout organisé, il faudrait de sa part un total aveuglement – pour ne pas dire plus – pour rédiger le texte de l’accord et le signer. Et moi, j’aurais été le meilleur des amis de lui proposer la moitié après avoir tout organisé seul (…).Soyons clairs : du début à la fin, Catherine Graciet a tout approuvé. Avant cette réunion, nous préparions les choses ensemble. Donc aller dire aujourd’hui que j’ai tout mené en solitaire, c’est absurde ».
Enfin, Eric Laurent œuvre à démontrer l’existence d’un complot ourdi contre lui et Graciet par les deux Etats : « J’ai dit aux policiers en arrivant que j’étais choqué que l’appareil policier et judiciaire français soit mobilisé pareillement pour satisfaire un souverain étranger dont on connaît les pratiques. Les enquêteurs m’ont répondu : On n’est pas dupe, il y a des marionnettistes au-dessus de nous, mais nous sommes obligés de faire notre travail. Ce sont leurs mots. Quand l’arrestation a eu lieu, la voiture de la police a emprunté le périphérique et l’on se dirigeait vers Orly. Et là, j’étais inquiet, j’ai demandé où nous allions. J’ai eu l’impression d’être dans une situation à la Ben Barka. Au fond, le Maroc passe son temps à utiliser le territoire français pour ses coups tordus. Autrefois pour y éliminer physiquement ses opposants, désormais pour discréditer professionnellement ceux qui sont critiques envers le régime et ses dérives. J’ai cru que j’allais être embarqué dans un avion et me retrouver au Maroc ».
Me Eric Dupond-Moretti, le bulldozer qui gagne toujours ses procès
L’avocat du roi Mohammed VI Eric Dupond-Moretti affirme sur iTélé que c’est Eric Laurent qui, le premier, a parlé argent, pour sa retraite et aussi pour l’élevage de chevaux de Catherine Graciet. Il explique aussi que l’enregistrement a été effectué par l’avocat, mais sous le contrôle de la police, sachant que l’enregistrement a été remis à la justice immédiatement à l’issue de la rencontre. « Eric Laurent a dû oublier les mots qu’il a employés… Il dit, si je publie ça, c’est le chaos. En fait, il vend son pouvoir de nuisance 3 millions d’euros ».
Me Dupond-Moretti conclut clairement son intervention : « Ils ressortent avec 80.000 euros dans la poche et ils signent un document dans lequel ils s’engagent à ne pas publier. Est-ce que vous avez déjà fait ça ? Vous êtes journalistes ? ». Non, répondent les journalistes sur le plateau, l’un d’eux ayant fait l’objet de cette saillie de l’avocat : « Quel corporatisme vous pique ? ». Il est vrai que cet esprit corporatiste essaie de s’ériger en défenseur des deux journalistes, que l’avocat Dupond-Moretti désigne pas « titulaires d’une carte de presse ».
L’auteur de « Notre ami le roi » (1991) Gilles Perrault a raison de dire que tout futur travail d‘investigation sur le Maroc n’aura aucune crédibilité, suite à cette affaire de ce qui ressemble bien à un chantage.
Enfin, et bien que les deux journalistes aient contre-attaqué, ils n’en sont pas pour autant crédibles, et le savent. Déontologiquement, éthiquement et professionnellement, ce qu’ils ont fait est définitivement proscrit. C’est à la justice, maintenant, de décider de leur sort, sachant qu’ils risquent jusqu’à 5 années de prison.