Comment fonctionne Mustapha el Khalfi ?
Le ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement, est un être complexe. Ancien journaliste et actuel membre d’un gouvernement à coloration islamiste, il est (ou se sent) obligé de faire le grand écart entre les nécessités de son ancienne profession et les contraintes de son idéologie. Cela est apparu au grand jour lors des discussions et de l’élaboration du code de la presse sur lequel il s’est engagé au début de son mandat de ministre. Explications.
Les clauses répressives et « morales » du code de la presse
Le projet de code de la presse (88-13) circule dans les couloirs et les arcanes de l’administration depuis 2012, balloté de commission scientifique en commission technique, soumis à l’examen des politiques et au contre-examen des professionnels. Il en est sorti une première mouture qui, bien qu’expurgée de peines privatives de liberté (il faut le souligner), ne répond pas aux revendications des gens du métier... Peines de prison transférées du code de la presse au code pénal par un savant jeu de passerelles juridiques entre les deux textes, possibilité de suspensions de journaux poursuivis avant même leur éventuelle condamnation, interdiction d’exercer, déchéance de droits civiques et familiaux (!!) pour des journalistes... Comment un ancien journaliste peut-il laisser passer de telles sanctions contre ce qui fut son propre corps professionnel ?
Le ministre de la communication a dû être ébranlé par la virulence des attaques de la profession, incarnées dans un communiqué rageur de la fédération marocaine des éditeurs de journaux (FMEJ) qui a rejeté le projet de code de la presse. Mustapha el Khalfi a précipitamment reculé, puis a proposé une autre version, expurgée des termes qui lui avaient attiré l’ire de ses anciens confrères.
Il faut reconnaître au ministre que sur ce point des sanctions, il sait être à l’écoute des professionnels et il est capable de reculer là où il prend la mesure de son erreur. Il n’hésite pas pour cela à faire un jeu d’équilibre et d’équilibriste pour contenter tout le monde : les patrons des médias, soucieux pour leurs libertés, les inconditionnels (au sein de l’Etat) de la mise au pas des médias, inquiets du vent de liberté qui souffle, et les membres de son parti, préoccupés par l’image que le PJD laissera dans le domaine de la presse.
Enfin, interrogé par PanoraPost, Mustapha el Khalfi brandit l’argument suivant : « En matière de droit et de justice, compétence est donnée au texte dédié à une profession » ; autrement dit, une cour ne peut juger un journaliste que suivant le code de la pesse et non le code pénal. « Faux, archifaux », nous explique un avocat du barreau de Casablanca, « le procureur est libre de requérir le texte qu’il juge opportun ».
L’interdiction de publicité pour les jeux de hasard
Au-delà du manque à gagner pour les supports de presse que cette mesure induirait immanquablement, c’est le côté idéologique, presque dogmatique, qu’il faudrait relever de la guerre déclarée de Mustapha el Khalfi contre les sociétés de jeux de hasard. L’homme paraît habité par son ambition de protéger les générations futures. Et après avoir interdit ces publicités sur les écrans télé, puis sur les ondes radio, le voilà qui s’apprête à les retirer aussi des supports médias, papier ou électroniques.
Or, parfois, la passion aveugle, et nuit à la raison. Trois preuves à cela :
1/ Bien que le ministre insiste sur le fait que dans le monde, les publicités sur les jeux de hasard ont tendance à disparaître, c’est l’inverse qui est vrai. La seule disposition prise est qu’il faut les réglementer afin de, justement, protéger les jeunes d’une éventuelle addiction. Mais pour les autres, jeunes compris, les messages publicitaires font florès dans de très nombreux pays, dont la Turquie, modèle socialo-politique du ministre marocain de la communication. L’objectif est d’amener le jeu dans des sphères publiques, connues et reconnues, pour lutter contre la clandestinité, source de tous les trafics douteux et des addictions dangereuses.
2/ Les publicités de jeux de hasard prospèrent fortement dans les espaces publics au Maroc. Les panneaux d’affichage 4x3 s’ornent de plus en plus de ce genre de publicités et les bus aussi. Or, ces deux supports sont placés directement sur les espaces publics, et non uniquement sur des médias.
3/ Le ministre dit que les versements au Fonds national de développement du sport (FNDS) sont en diminution depuis 2012 ; c’est faux. Les versements, par exemple, de la Marocaine des Jeux de l’intégralité de ses bénéfices (comme le stipulent les règlements) au FNDS sont en croissante augmentation : 169 millions de DH en 2011, 213 en 2012, 247 en 2013 et 245 en 2914.
L’explication avancée par certains analystes est qu’el Khalfi serait animé par la volonté de museler les médias en les plaçant sous sa coupe financière. Ainsi, selon ces commentateurs, le remplacement des revenus publicitaires des jeux de hasard par la subvention d’Etat aux médias soumettrait ces derniers à la volonté du ministre. Mais l’analyse est erronée en cela que 1/, le ministre achève son mandat dans quelques mois et s’en ira après vers d’autres occupations et que 2/, le chiffre d’affaires de ces publicités ne représente qu’une partie peu importante des CA globaux des médias.
Le ministre Mustapha el Khalfi, universitaire et théoricien, n’explique pas pourquoi le gouvernement tire profit des revenus des activités de hasard et interdit dans le même temps aux médias de faire de même ; « Oui, mais nous au gouvernement, nous n’en faisons pas la publicité »... On se contente seulement d’en cueillir les fruits, pourrait-on ajouter, en empêchant les autres de le faire aussi... « Je suis même prêt à démissionner si ces publicités ne sont pas interdites », ajoute le ministre. De bien grands mots pour de tout petits maux.
On peut donc dire que pour la question de l’interdiction des jeux de hasard, Mustapha el Khalfi est porté par son idéologie bien plus que par son sens politique. Interdire les publicités des jeux de hasard, « protéger » les femmes d’une instrumentalisation publicitaire de leurs corps, deux arguments qui relèvent bien plus de la morale que de la politique, de la prédication que de la réglementation, de l’acharnement que de l’encadrement.
Aziz Boucetta