Kif du Rif, l’Etat et la société doivent adopter une autre approche de la question

Kif du Rif, l’Etat et la société doivent adopter une autre approche de la question

Ce vendredi 18 mars, la Région Tanger-Tétouan-al Hoceima organise un colloque international sur le cannabis et les drogues. L’objectif est de reconsidérer la question de la culture du kif, de remédier à la situation des centaines de milliers de personnes qui en vivent dans le Rif, et d’accepter l’approche socio-économique de cette culture. Plusieurs intervenants de qualité se sont succédé à la tribune pour exposer leurs vues et œuvrer à faire évoluer les choses, les esprits et les conceptions.

Le colloque est organisé sous le thème « tous pour des alternatives fondées sur le droit au développement durable, la santé et les droits humains ». Le panel des invités et intervenants à la séance d’ouverture est aussi impressionnant qu’intéressant… La présence du wali de la région, représentant de l’Etat, a été remarquée, de même que celle de plusieurs diplomates de pays concernés par la question débattue. La société civile était là et, parmi les intervenants, on relèvera  la présence des numéros deux du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH)  Mohamed Sebbar et du Conseil économique, social et environnemental (CESE) Driss Guerraoui, mais aussi de la présidente de l’Association de lutte contre le sida (ALCS) Hakima Himmich, ou encore l‘universitaire Mohamed Tozy.

Deux faits inédits et inconnus ont été révélés lors de l’ouverture de ce colloque : la déclaration d’indépendance des Etats-Unis a été rédigée sur du papier fabriqué à partir de chanvre, et le premier Evangile de Gutenberg a lui aussi été imprimé sur du papier issu de chanvre…

Ilyas el Omari, chef du PAM et de la Région Tanger-Tétouan-al Hoceima

Ainsi, prenant la parole en premier, Ilyas el Omari, président de la Région, chef du PAM et organisateur de l’événement a regretté que « sa » région soit « accusée » de produire de la drogue. Parlant un langage simple et logique, il s’est demandé, et a demandé à la salle, s’il fallait interdire les dattes sous prétexte qu’on en fait de la boisson alcoolisée… il a décrit le circuit du kif, passant de la production à la consommation, avec au milieu les étapes de la transformation, du transport et de la commercialisation… Pourquoi alors tourmenter les agriculteurs producteurs, sachant qu’il existe une soixantaine de produits industriels et médicaux dérivés du kif ?

Et de donner des chiffres… 40.000 cultivateurs du Rif ne disposent ni de carte d’identité nationale ni de maison, vivant dans la précarité la plus absolue, alors que moins de 1% de cet effectif est poursuivi par la justice pour les activités de transformation et de trafic.

#El Omari a martelé que « les gens de Rabat ont décidé, un jour, d’ostraciser puis de criminaliser les producteurs, faisant du kif un autre tabou qui vient s’ajouter aux autres que sont la religion, le sexe »… Et, dans son humour grinçant habituel, il a relevé que « l’Etat n’arrête personne les jours d’élection, de sorte qu’il existe 10 fois plus de personnes qui votent que celles présentes dans les souks de la région ».

Concluant, le patron de la région et du PAM a expliqué qu’ « il faut, oui, lutter contre la drogue, mais en échange de la défense du produit initial, source de développement, de santé et de richesse »… si on sait y faire.

Abdellatif Adebib (Associations du Rif)

Lui est le président du tissu associatif du Rif pour le développement. Fier de son appartenance au Rif et de son statut de Marocain, il a expliqué que le chanvre était le pétrole du Moyen-âge car les voiles des bateaux étaient produites à partir de cette matière. Avant, explique-t-il, les Marocains fumaient du kif, et surtout les artistes, mais la production n’a véritablement démarré pour devenir un produit commercial, qu’avec l’arrivée des Hippies au pays.

Pour lui, « la drogue et le stupéfiant, ce n’est pas ce qu’on fume, mais ce sont à l’inverse les mensonges et les fausses promesses »… de l’Etat et des gouvernements successifs depuis 50 ans, s’entend.

Hakima Himmich (ALCS)

La présidente de l’ALCS a loué le courage politique d’el Omari de s’engager dans une action telle que la discussion sur les bienfaits de la culture du kif. Elle a apporté des indications chiffrées, effrayantes. Ainsi, à Tétouan, 7% des usagers de drogue par voie intraveineuse sont atteints du VIH et 65% ont été contaminés de l’hépatite C, et à Nador, 25% des usagers de drogue par voie intraveineuse ont attrapé l’hépatite C, contre 0,1% de la population nationale, et 5% des professionnelles du sexe.

Elle a évoqué le cas de certains consommateurs de drogue qui ont été en prison plus de 30 fois !! Le Pr Hakima Himmich a dénoncé les violences auxquelles sont exposés ces consommateurs : la violence policière (87% des cas), la violence des personnels de santé (50% des cas) et la violence familiale (65% des cas).

Mohamed Sebbar (CNDH)

Le secrétaire général du CNDH a, lui aussi, loué le courage des organisateurs de ce colloque, qui intervient un mois avant une réunion de l’AG des Nations Unies sur le thème de la drogue. Mohamed Sebbar explique que pour son organisme, l’ostracisme des consommateurs de drogue est anticonstitutionnel, la Loi fondamentale interdisant toute forme de discrimination, elle-même considérée comme une entorse grave aux droits de l’Homme.

Et les droits de l’Homme s’attellent à toutes les facettes de la vie humaine. Or, drogue, Sida etc… sont source d’ostracisme et de négligence, dans les soins, dans les droits…

Driss Guerraoui (CESE)

Lui, c’est l’universitaire dans toute sa splendeur, et aussi sa torpeur… Mais il a exposé trois remarques qui méritent que l’on s’y arrête…

1/ On assiste depuis quelques années à une réhabilitation des affaires de drogue, dans le sens de l’intérêt qu’elle suscite auprès des chercheurs, des sociétés civiles et des Etats.

2/ Il existe aujourd’hui de nouvelles approches des socio-économies de la drogue, de la drogue comme produit dangereux à la drogue comme produit utile, de la drogue interdite et criminalisée à la drogue autorisée et régulée et, enfin, de l’économie prohibée à l’économie comme les autres, avec son marché, son offre, da demande et sa régulation commerciale.

3/ Concernant la Région Tanger-Tétouan-al Hoceima, et puisque le kif y est une part importante de l’économie, la région doit inscrire dans ses programmes et réflexions une économie nouvelle de cette culture, à travers la régulation à la source, la culture encadrée et les débouchés programmés.

Le CESE passe donc par plusieurs approches : la juridique (sur les plans sanitaire, prévention et équilibres environnementaux), la participative (avec la mise en place d’un programme global) et la constitutionnelle (dans le sens de l’égalité des chances et de la bonne gouvernance).

Mohamed Tozy (Université)

Un autre universitaire, aussi soporifique et aussi intéressant… Il explique que les régions de culture sont de trois sortes : celles des monocultures, historiques, celles où la culture du kif est nouvelle et où les gens connaissent son caractère illégal, mais l’Etat laisse faire en période de sécheresse, et celles des zones de cultures extensives.

Pour Tozy, la culture du kif engendre une crise de confiance entre citoyens et puissance publique, soulignée par la distorsion entre la réalité socio-économique et l’arsenal juridique criminalisant cette réalité, nageant à contre-courant,  d’où une crise de confiance à l’égard de l’Etat, qui conduit elle-même à une crise de légitimité de l’Etat.

Le kif engendre aussi la question politique de l’intrusion des recettes de cette culture dans la politique. Il y a aussi le problème du délitement social, avec le phénomène de dénonciation/délation qui détruit les familles. Et, enfin, on a aussi la question du désapprentissage de l’agriculture, avec des jeunes qui ne savent plus faire les gestes élémentaires d’un agriculteur.

Conclusion

La culture du kif, historique, sociale et culturelle, ne saurait être encore longtemps négligée par les pouvoirs publics car :

1/ Il s’agit d’un problème culturel qu’on ne peut occulter par la politique de l’autruche ;

2/ Un million de personnes en vivent et on ne peut continuer de faire comme si elles n’existaient pas ;

3/ Persister à les ignorer est une entorse et un non respect à la constitution qui parle de lutte contre les discriminations et de la nécessité de la bonne gouvernance ;

4/ Les organismes consultatifs constitutionnels (CNDH, CESE essentiellement), sont pour un intérêt de la puissance publique pour les cultures du kif. Il est temps d’ouvrir les yeux et d’analyser ce qui peut être fait, sachant que dans les autres pays, plusieurs politiques sont développées, cultures alternatives, production industrielle, autorisation d’une consommation régulée ;

5/ Il faut s’engager dans une politique nouvelle, déclinée sous ces trois aspects :

          a. Développer un autre plaidoyer à l’international en rompant avec la posture de la culpabilisation.

          b. Désenclaver ces régions du Rif par l’adoption d’une politique cohérente et intégrée de développement.

          c. Rompre avec le tout-sécuritaire et la répression systématique, inutiles et contre-productifs.

6/ Il existe plus de 50 utilisations industrielles du chanvre, autres que médicales : textiles, cosmétiques, cordages, isolations, matériaux de constructions et même produits alimentaires. Le tout est de chercher le meilleur emploi, de réguler la production et d’assurer les débouchés.

Aziz Boucetta



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