Conseil de gouvernement, Abdelilah Benkirane montre son vrai (et inquiétant) visage (vidéo)

Conseil de gouvernement, Abdelilah Benkirane montre son vrai (et inquiétant) visage (vidéo)

Jeudi 31 mars était jour de Conseil de gouvernement. Abdelilah Benkirane, dans son allocution d’ouverture, s’est exprimé d’une manière inhabituellement virulente, même pour lui… Il s’en est pris, sans le nommer, au SG du PAM Ilyas el Omari, contre sa médiation dans le dossier des enseignants stagiaires. Et le chef du gouvernement s’est emporté également, et violemment, contre la presse. Eléments de lecture de ce qui semble être l’un des moments les plus graves de ce gouvernement.

1/ Les faits

La situation des enseignants stagiaires pourrit doucement depuis le début de cette année académique, quand les près de 10.000 enseignants  stagiaires ont décidé de boycotter leurs cours pour protester contre deux décrets du gouvernement, l’un dissociant la formation du recrutement et l’autre réduisant de moitié le montant de la bourse d’études.

Le gouvernement affirme que les enseignants, en s’engageant dans les centres régionaux des métiers de l'éducation et de la formation (CRMEF) étaient parfaitement informés de l’existence de ces deux décrets. Mais la loi est la loi, et elle est au-dessus de tout et de tous. Les décrets n’ont été publiés au Bulletin Officiel qu’après la signature d’engagements des 10.000 jeunes, et donc, en principe, ils ne peuvent être opposables aux jeunes, qui le savent.

Puis on est passé à la menace. Tant Benkirane que son ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement Mustapha el Khalfi ont agité l’épouvantail de l’année blanche. Une menace qui est battue en brèche par le ministre de l’Education nationale qui avait tranché : « Il n’y aura pas d’année blanche, car elle concernerait tous les jeunes stagiaires, non grévistes compris ».

Après le fameux jeudi noir 7 janvier, quand des dizaines d’enseignants stagiaires avaient été chargés par la police et plusieurs d’entre eux blessés, les concertations avaient commencé, sous l’égide du ministère de l’Intérieur. Globalement, le gouvernement avait promis de recruter, finalement, les 10.000 jeunes, mais en deux tranches, la première en août 2016 et la seconde en janvier 2017.

Mais le chef du gouvernement avait refusé de s’y engager par écrit, suscitant la méfiance des jeunes, qui se rappellent opportunément et avec justesse que le même Benkirane était revenu sur l’accord d’avril 2011 entre Abbas el Fassi et les diplômés chômeurs.

2/ La médiation d’Ilyas el Omari

Le nouveau secrétaire général du PAM Ilyas el Omari est fourmillant d’idées. On peut le taxer de vouloir faire de la récupération politique ou d’aspirer à marquer des points contre son adversaire Benkirane. Mais si cela contribue à décrisper la situation des enseignants stagiaires, pourquoi pas ? Et puis, c’est de bonne guerre…

Alors, selon nos informations auprès des enseignants stagiaires et de certains ministres, el Omari a agi. Il a eu, d’abord, l’idée d’organiser un concours de fin d’études pour les 10.000 enseignants, un concours auquel ils seraient tous admis, qu’ils réussiraient tous, afin qu’ils soient assurés de pouvoir être recrutés, même en deux tranches. Mais le patron de la Trésorerie générale du Royaume a refusé. On ne peut légalement admettre 10.000 étudiants à un concours, en l’absence de budget dédié, dit-il.

Mais el Omari, toujours selon notre source, rétorque qu’il existe un précédent, chez les instituteurs pour le ministère de l’Education nationale et aussi pour les policiers. Alors il insiste et saisit le ministre des Finances Mohamed Boussaïd, par écrit, le 28 mars, au nom des groupes parlementaires USFP et PAM. Ledit Boussaïd répond que oui, cela est possible d’organiser un tel concours, dans de telles conditions, par décret ou par décision. Cette issue de la crise des enseignants stagiaires a emporté l’adhésion de plusieurs partis, de l’opposition certes, mais aussi et surtout de deux composantes du gouvernement, en l’occurrence le RNI et le MP.

D’après un ministre RNI qui a tenu à garder l’anonymat, son collègue Boussaïd s’est entretenu avec Benkirane et lui a demandé d’accepter cette solution du concours, sous sa responsabilité, à lui, Boussaïd. L’idée a le double mérite de préserver la parole (et de « sauver l’honneur ») du gouvernement qui a parlé de recrutement en deux tranches et, aussi, de susciter la confiance des enseignants stagiaires.

Nos confrères de Medias24.com ont publié l'échange de courrier entre les groupes parlementaires USFP et PAM d'un côté, Mohamed Boussaïd de l'autre (daté du 28 mars), puis la réponse de celui-ci, 48h après, soit le 30 mars, veille du fameux Conseil de gouvernement.

3/ La sortie de Benkirane

En Conseil de gouvernement, jeudi 31 mars, Benkirane fait une communication dans laquelle il dit aux ministres qu’il veut à travers eux « informer les médias que le gouvernement, c’est ici, et on en connaît pas d’autre qui accepterait des choses que nous ignorons, ou qui les refuserait, ou encore qui prendrait des décisions à notre place ou qui passerait des accords à notre insu. Ce sont là des propos aussi vils qu’impies et leurs auteurs n’ont aucune morale, de même que ceux qui les colportent ne valent pas mieux. On ne joue pas ici, et le gouvernement prend ses décisions, par l’accord ou par le refus. Ce que nous voyons désormais est dangereux : ces gens sont méprisables et menteurs, ils inventent des vérités. Mais le gouvernement désigné par le roi est celui-ci, ici, et j’en suis le chef. Ce que le chef du gouvernement ou son porte-parole n’ont pas annoncé n’existe pas, et qui veut croire dans les illusions, grand bien lui fasse. On ne joue pas avec l’Etat et avec ses représentants, en colportant des contre-vérités ». Attaque frontale contre el Omari, non nommé, et les médias, non désignés. 

On sent l’énervement et la perte de contrôle, mais on sent aussi la menace à l’intention des partis de la majorité qui auraient la volonté de se joindre à l’initiative de règlement de la situation. Quant à la presse, elle n’a qu’à bien se tenir…

4/ Ce que l’on pourrait tirer de cela…

Manifestement, le chef du gouvernement ne souhaite pas que quelqu’un d’autre joue les médiateurs dans cette affaire, et pour deux raisons. D’abord parce qu’il tient à son autorité et craint qu’Ilyas el Omari la lui rogne, ce qui serait au demeurant naturel, parce que lui, Benkirane n’aura pas réussi à trouver la solution à la question des diplômés chômeurs ; et ensuite parce que le même Benkirane craint qu’on ne montre que cette solution existe effectivement et que lui, soit n’a pas su la trouver soit, et c’est plus grave, ne l’a pas voulu.

Par ailleurs, il faut savoir qu’il existe au sein de la coordination des enseignants stagiaires la moitié de jeunes PJD. Ce n’est pas un mal, car chacun est libre de choisir l’affiliation politique qu’il veut, mais alors comment cela se fait-il que cette coordination refuse les accords proposés par le gouvernement ? Soit les jeunes du PJD parmi les enseignants stagiaires ne croient pas en la parole de Benkirane soit c’est parce qu’on leur a demandé de ne pas y croire, maintenant la pression dans la rue. On n’ose même pas y croire, mais c’est une éventualité.

Quelle en serait la raison ? Recréer les mêmes conditions sociales crispées qu’en 2011 et permettre au PJD, en pré campagne électorale, de faire planer la menace des tensions sociales et de se présenter, comme en 2011, en tant que sauveur. Benkirane l’a dit et redit : le PJD a permis de ramener la paix sociale.

Et cette logique vaut également pour le refus de dialoguer avec les syndicats, ne leur laissant comme autre échappatoire que la rue, les tensions et la menace d’instabilité issue des manifestations de rues.

On observera enfin le ton inhabituellement agressif de Benkirane, qui verse cette fois dans l’insulte (« keddab » ou menteur, « sans morale »…) contre ses adversaires et même contre les médias, le regard méchant et le verbe acéré. Et tout ceci se passe en plein Conseil de gouvernement !!

Remarque subsidiaire : les délibérations politiques du Conseil de gouvernement ne sont-elles pas protégées par le secret d’Etat, comme cela est écrit dans les textes ? Alors pourquoi ces deux minutes sont les seules à avoir été diffusées sur le site officiel du Conseil de gouvernement. Benkirane, pris dans sa colère et son ressentiment à l’égard de son opposition, s’énerve. Et ce n’est jamais bon pour la démocratie qu’un chef du gouvernement perde son calme. Finalement, heureusement qu’au-dessus du Conseil de gouvernement il y ait le Conseil de ministres…

Aziz Boucetta



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