L’école marocaine en danger, chiffres à l’appui
Le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS) a présenté mercredi à Rabat les résultats de son enquête d'évaluation sur les acquis des élèves du tronc commun. Il a ainsi relevé que le Programme national d’évaluation des acquis (PNEA) des élèves du tronc commun 2016 fait ressortir une carence générale dans les acquis linguistiques (arabe et français) et mathématiques des élèves. Les chiffres sont alarmants.
« L’enseignement au Maroc est en danger », ont reconnu Omar Azziman, président du CSEFRS et Rahma Bourqiya, directrice de l'Instance nationale d'évaluation (INE) au sein du conseil. On le savait, mais là c’est officiel et annoncé par ceux-là mêmes qui sont engagés dans la refonte totale du système de l’éducation nationale. Ce programme, réalisé au lendemain de l’élaboration de la vision stratégique 2015-2030, se veut être un instrument de mesure, à la fois des acquis des élèves et du rendement interne du système éducatif, dans le but d’offrir une photographie réelle de la situation des acquis des élèves, explique Rahma Bourquia, directrice de l’Instance nationale d’évaluation. Le programme a ciblé les 4 troncs communs du cycle secondaire qualifiant (première année du lycée), en l’occurrence, «Lettres et sciences humaines», «Sciences», «Technique» et «Enseignement originel».
Réalisée auprès de 34.109 élèves (dont 1.757 adolescents issus du privé), 4.606 enseignants et 543 directeurs, l’enquête a révélé que trois quarts des élèves sont âgés de plus de 15 ans, dépassant ainsi l’âge légal pour ce niveau. 38% des élèves interrogés ont redoublé au moins une fois au cours de leur scolarité. Sur ce point, l’enquête a constaté que « les scores moyens obtenus par les élèves ayant redoublé au moins une fois durant leurs études scolaires sont nettement moins élevés que ceux des élèves qui n’ont jamais redoublé ». Le redoublement n’a donc pas d’incidence positive sur le parcours de l’apprenant, pourrait-on conclure.
Par ailleurs, et pour ce qui est de la nature du parcours scolaire, deux tiers des élèves ont déclaré avoir bénéficié d’un enseignement préscolaire moderne, alors qu’un cinquième (19%) des élèves a suivi sa scolarité primaire dans une école privée et 12% dans un collège privé. Et ainsi, à l’exception du score de l’arabe enregistré par les élèves du tronc commun technique, les scores moyens des acquis linguistiques pour les autres filières sont en deçà de la moyenne. Pour les littéraires, l’enquête parle d’une « carence importante dans la production écrite en langue arabe ». S’agissant du français, la majorité des élèves des troncs communs « Lettres et Sciences humaines », « Sciences » et « Originel » enregistre un score inférieur à 33 sur 100. Les élèves littéraires obtiennent des scores en dessous de la moyenne dans tous les domaines de contenu et les niveaux cognitifs de la langue française, ajoute l’étude. S’agissant des scientifiques, les scores en mathématiques montrent que 84% des élèves ont un score inférieur à la moyenne et 54% d’entre eux ne dépassent pas le seuil de 33%.
D’un autre côté, il a été démontré que les élèves ayant fréquenté des écoles primaires privées obtiennent des scores en français significativement plus élevés que ceux qui ont suivi leurs études primaires dans le secteur public. L’environnement de l’élève joue un rôle primordial : « Le fait de parler français à la maison influence positivement le rendement des élèves du tronc commun “Sciences” dans cette langue », précise l’enquête. Pour leur part, et comme pour confirmer ce constat, les directeurs d’établissements ont déclaré que 98% des élèves du tronc commun sont issus de ménages pauvres et des couches moyennes. Les pères d’un tiers des élèves n’ont jamais été scolarisés contre plus de la moitié (52%) pour les mères, et un quart des élèves habite dans un logement « précaire ».
Les élèves du tronc commun public « Lettres » affichent un niveau en arabe classique qui reste loin de la moyenne de 11 points et le niveau en langue française reste quand même le plus bas avec 23% seulement des objectifs atteints au niveau national dans l’enseignement public. Pour le tronc commun « Sciences », Rahma Bourqia qui présentait les résultats, se contente d’affirmer que les scores sont très inférieurs, avant de souligner que « contrairement aux attentes, il n’y a pas de différences entre les milieux urbain et rural vu que les résultats restent très proches ».
Au vu de ces résultats, on peut dire que l’école marocaine n’est pas seulement en danger, comme l’ont reconnu les trois responsables, mais qu’elle est en péril, et l’avenir de ces enfants aussi. Quand on écoute Rachid Belmokhtar parler de la vision stratégique, on reste tiraillé entre un sentiment de scepticisme quant au réel devenir de l’enseignement national et une sensation de colère face à ce gâchis, dont sont victimes des jeunes tout à fait innocents de ce qui leur arrive pourtant…
Dans sa conclusion, Omar Azziman constate les dégâts, mais explique qu’il fallait procéder à cet état des lieux, quitte à en être heurté, sachant que « le but n’est pas de choquer l’opinion publique ». pour le président du CSEFRS et conseiller du roi, « ces dysfonctionnement doivent être surmontés, un à un, pour arriver à l’école dont nous rêvons, une école de l’égalité des chances, de la qualité et de l’ascension individuelle et sociale ». Il y a encore du travail à abattre pour cela, et il ne reste rien d’autre à faire que de rester optimiste quant au travail du CSEFRS, dans l’espoir qu’il fasse mieux que les organes qui l’ont précédé à cette tâche.