Les non-dits et les sous-entendus d’Abdelilah Benkirane
Vendredi 31 mars, Théâtre Mohammed V, Rabat, l’hommage rendu à feu Mhamed Boucetta. Abdelilah Benkirane était là, arrivé main dans la main avec le secrétaire général du parti de l’Istiqlal Hamid Chabat qui a tiré profit de la cérémonie pour se faire plébisciter et ovationner par des gens venus exclusivement à cet effet. Benkirane s’est plié au jeu, puis a pris la parole pour apporter son témoignage sur le défunt. Mais il en a profité pour dire des choses.
C’est à ce genre de détails qu’on voit que quelque chose a changé… Benkirane a cautionné la récupération politique, voire politicienne, de l’hommage rendu à Boucetta par Chabat, sous le regard consterné de Mhamed Khalifa et des centaines de personnes présentes dans la salle archicomble du théâtre. Puis, ne trouvant pas sa place au premier rang face à la scène où se trouvaient le fils du défunt, Ahmed Khalil Boucetta, l’ancien secrétaire général-adjoint de l’Istiqlal Mhamed Douiri et Mhamed Khalifa, le chef du gouvernement sortant est allé prendre place à l’extrémité de ce même premier rang, rejoint ensuite par Chabat.
Puis, après plusieurs intervenants, vient le tour de Benkirane de prendre la parole. Un Benkirane transformé, avare de boutades, le geste mal assuré, le verbe haut et le ressentiment à fleur de peau. « Toute personne, s’étant mise au service du pays et de ses citoyens, se trouve face à quatre options possibles : soit la révolution et ses changements radicaux, avec toutes les incertitudes que cela induit ; soit la soumission, en contrepartie de faveurs pour services rendus ; soit encore l’isolement et le retrait de toute occupation ou préoccupation publique ; soit, enfin, la voie de la modération, la plus difficile, celle qu’avait choisie Mhamed Boucetta ».
Puis le chef du gouvernement se laisse aller : « Croyez-moi, c’est la voie la plus ardue, car alors vous endurez l’extrémisme à votre droite, puis l’extrémisme à votre gauche, puis vous subissez les problèmes de ceux qui veulent faire de la nation un gâteau qu’ils dégustent à leur guise, ne laissant rien aux pauvres. Et même quand vous choisissez de vous isoler, vous endurez, vous endurez et vous endurez encore »… Puis le même poursuit que « le Maroc a besoin de ces modérés (comme feu Boucetta) qui soutiennent la légitimité et s’attachent à la monarchie constitutionnelle, faisant de cela une affaire personnelle, ne tenant compte ni de la fonction, ni du prestige, ni de l’argent, ni de la peur ou de la prudence… et dans le même temps, ils portent haut les intérêts des citoyens, de l’entreprise, des fonctionnaires, des pauvres et des nécessiteux… tous ces sans-voix qui ne peuvent se défendre… Le Maroc a perdu un de ses fils, et comme le dit l’imam Ahmed Ibn Hanbal ‘entre nous et vous les jours des funérailles’… entre nous et les profiteurs, entre nous et entre ceux qui pensent que la nation leur doit tout, qui en tirent profit sans se préoccuper de ses habitants. Entre nous et ces gens il y a les jours de funérailles, quand les peuples sortent et n’ont cure de ce qu’on dira d’eux. Et ce sont ces grands personnages qui meurent qui nous incitent à persister dans notre voie, dans la modération, dans le soutien à la légitimité, dans la vérité et dans les concessions… Les concessions pour la nation ne sont pas des concessions, pas comme ces concessions tarifées, les concessions pour les intérêts ».
Un discours fort où Benkirane reprend l’offensive. Oubliée l’élégance de s’effacer devant El Otmani… Oublié le respect de la décision de le révoquer… Oublié la décision de faciliter et de fluidifier les choses… Sauf que Benkirane a réduit la portée d’un discours qui aurait pu être crédible en entrant dans la salle dans les bras de Chabat, ovationné par des gens inconnus des Istiqlaliens présents dans la salle. On ne peut soutenir les grands principes et s’afficher en grand ami de quelqu’un qui a montré qu’il n’en avait guère, comme Chabat.
Ce dernier, tout à son délire et à son déni de la réalité, confortablement installé dans sa position de victime et de défenseur de la démocratie qu’il se dit être, a montré qu’il n’hésitait pas à instrumentaliser une cérémonie d’hommage à un défunt qui l’avait désavoué de son vivant, quelques semaines avant son décès. Il l’avait désavoué et déclaré inapte et incompétent. Et c’est cet homme, aujourd’hui disparu, que Benkirane est venu saluer, mais en prenant le contrepied de ses positions…
AB