Journal de la visite d’un pape en terre d’islam (photos + vidéos)

Journal de la visite d’un pape en terre d’islam (photos + vidéos)

En 1985, le pape Jean-Paul II était invité par Hassan II à faire son premier voyage dans un pays musulman. Accueil en grande pompe, entretien privé et discours dans un stade devant des dizaines de milliers de personnes… 34 ans plus tard, c’est au tour des successeurs des deux souverains de rééditer ce moment particulier de rencontre entre deux chefs d’Etat/chefs religieux, le pape François et le roi Mohammed VI. Journal des principales étapes d’une visite hors du commun.

L’organisation

Ce sont les Affaires étrangères et la Communication et, bien évidemment, la DGSN qui sont à la manœuvre. Les deux départements de la diplomatie et de la communication ont eu à gérer pas moins de 400 journalistes venus du monde entier pour couvrir l’évènement. Oh certes, ce n’est pas la première visite du pape François en terre musulmane puisque voici quelques semaines, il était aux Emirats Arabes unis.

Cet Etat est l’ami du Maroc, mais il n’est pas le Maroc. Ni par la taille, ni par la superficie, ni par l’histoire, et encore moins par le statut de son chef d’Etat. Mohammed VI est roi du Maroc mais aussi Commandeur des croyants et président du Comité al-Qods, ce qui lui confère une aura particulière… et puis le Maroc est le premier pays à avoir reçu un pape en exercice. C’était en 1985, quand Hassan II recevait Jean-Paul II par un après-midi d’été.

Ainsi, donc, les journalistes sont venus de partout, mais surtout d’Europe, avec les chaînes françaises, italiennes, espagnoles, et la télé vaticane… en plus des médias marocains. Une organisation quasi parfaite, ce à quoi nous ne sommes pas tout à fait habitués, il faut le dire. Mais tout s’améliore… Un QG médias parfait, avec du matériel, de la connexion, du personnel, et même du café pour les participants. Les équipes des deux ministères sont aux petits soins et pour une fois dans ce pays, il y a toujours un interlocuteur pour résoudre les problèmes.

Au niveau sécuritaire, le Maroc n’a plus rien à prouver. Contrôles stricts mais souriants, efficaces mais fermes. Des personnels aux entrées des lieux à visiter par le pape à la sentinelle juchée sur la moquée Hassan, des hommes en noir qui regardent la foule en blanc aux corps de circulation, tout y est, parfait et ordonné, même passablement stressé. Il y a bien eu l’incident du jeune homme qui s’est propulsé vers le véhicule royal, mais qui a été promptement maîtrisé avant qu’il n’y arrive. Renseignements pris et enquête effectuée par la DGSN, il s’avère que c’est un jeune adolescent en quête de soutien pour ses parents souffrants et qui, ignorant les règles de l’étiquette, a voulu en parler directement au roi… Ni peur ni mal, donc…

Arrivée des deux souverains sur l’esplanade de la mosquée Hassan

L’avion Alitalia du pape atterrit en début d’après-midi sur le tarmac de l‘aéroport de Salé, où le Saint-Père trouve le Commandeur des croyants à son accueil. Les deux chefs d’Etat s’installent chacun dans sa voiture, limousine toit ouvert pour le roi et papabile pour le pape, et font le trajet jusqu’à l’esplanade de la tour Hassan où des milliers de personnes les attendent sous une pluie battante. Notables des régions et hauts fonctionnaires, journalistes et ministres, migrants chrétiens et imams d’ici et d’ailleurs en formation… Tout ce monde est transi de froid, mais le cœur chaud face à l’évènement qui se déroule sous ses yeux. Tout ce monde se met debout et applaudit les deux chefs d’Etat, les deux chefs religieux, avant que le roi ne s’élance…

On retiendra du discours du roi cette chose inédite : un discours prononcé en quatre langues, avec aisance, devant une foule surprise d’entendre pour la première fois son souverain s’exprimer dans toutes ces langues. On le savait, qu’il est polyglotte, mais l’entendre est autre chose.

Principaux extraits du discours du roi Mohammed VI.

Parlant de « la très riche diversité de la civilisation marocaine », le roi explique que « l’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent. Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume. Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons Garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants. En tant que Commandeur des Croyants, Je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et Je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

« Les radicalismes, qu’ils soient ou non religieux, reposent sur la non-connaissance de l’autre, l’ignorance de l’autre, l’ignorance tout court. La "co-connaissance" est une négation de toutes formes de radicalisme. Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education ».

« Parce que Dieu est miséricorde, Nous avons placé la générosité et l’indulgence au cœur de Notre action. Parce que Dieu est amour, Nous avons essayé de faire de Notre règne un témoignage de proximité, au chevet des plus pauvres et des plus vulnérables ».

« C’est là l’esprit de l’Initiative Nationale de Développement Humain (INDH) que Nous avons lancée il y a 14 ans, afin d’améliorer la vie des personnes en situation de précarité ou de fragilité, d’intégrer les exclus, de procurer un toit aux sans-abri, et de donner, à tous ces déshérités, foi en un avenir digne. C’est là également la philosophie de la politique d’immigration et d’asile que Nous avons mise en place ».

Principaux extraits du discours du pape François.

« Le courage de la rencontre et de la main tendue est un chemin de paix et d’harmonie pour l’humanité, là où l’extrémisme et la haine sont des facteurs de division et de destruction ».

« Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes. Dans cette perspective, je suis heureux de pouvoir visiter dans un moment l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, voulu par Votre Majesté, dans le but de fournir une formation adéquate et saine contre toutes les formes d’extrémisme, qui conduisent souvent à la violence et au terrorisme et qui, en tout cas, constituent une offense à la religion et à Dieu lui-même ».

« Nous croyons que Dieu a créé les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité et qu’il les a appelés à vivre en frères et à répandre les valeurs du bien, de la charité et de la paix. Voilà pourquoi, la liberté de conscience et la liberté religieuse – qui ne se limitent pas à la seule liberté de culte mais qui doivent permettre à chacun de vivre selon sa propre conviction religieuse – sont inséparablement liées à la dignité humaine ».

La Conférence internationale sur les droits des minorités religieuses dans le monde islamique (2016) « a permis de condamner toute utilisation instrumentale d’une religion pour discriminer ou agresser les autres, en soulignant la nécessité de dépasser le concept de minorité religieuse, au profit de celui de citoyenneté et de la reconnaissance de la valeur de la personne, qui doit revêtir un caractère central dans tout ordonnancement juridique ».

« Toujours ici au Maroc, en décembre dernier, la Conférence intergouvernementale sur le Pacte mondial pour une migration sûre, ordonnée et régulière a adopté un document qui entend être un point de référence pour toute la communauté internationale. En même temps, il est vrai que beaucoup reste encore à faire, surtout parce qu’il faut passer des engagements pris avec ce document, au moins au niveau moral, à des actions concrètes et, spécialement, à un changement de disposition envers les migrants, qui les considère comme des personnes, non comme des numéros, qui en reconnaisse dans les faits et dans les décisions politiques les droits et la dignité ».

« Les chrétiens se réjouissent de la place qui leur est faite dans la société marocaine. Ils ont la volonté de prendre leur part à l’édification d’une nation solidaire et prospère, en ayant à cœur le bien commun du peuple ».

L’Appel d’al-Qods.

Comme on le sait, après la cérémonie sur l’esplanade de Hassan, les deux souverains se sont dirigés vers le palais où une déclaration sur al-Qods a été signée par eux, appelant au respect du caractère cosmopolite de la Ville Sainte de Jerusalem/al-Qods. Cette déclaration n’est pas la première du genre, dans le monde, tous les Etats ou presque s’étant opposés à la décision à l’emporte-pièce prise par Donald Trump de reconnaître la ville comme capitale exclusive d’Israël… Voilà un exemple de l’ignorance dont parlaient aussi bien Mohammed VI que son hôte…

Ce qui est de nouveau en revanche, c’est la symbolique de cet appel signé par deux dignitaires religieux, représentant les deux autres religions monothéistes mises à mal par la décision du président américain.

L’Institut de formation des imams.

Quand on parle d’éducation, surtout en matière religieuse, le Maroc met en avant l’institut Mohammed VI de formation des imams, morchidines et morchidates, un lieu où l’on inculque à ceux qui le souhaitent le savoir religieux, mais empreint de tolérance. Les deux souverains se sont donc déplacés sur les lieux et le pape a pu voir de ses yeux comment un islam de paix peut être dispensé dans un Etat musulman, qui en fait un outil de coopération religieuse.

Des témoignages ont été apportés par deux étudiants, une du Nigéria et un autre de France, expliquant leur besoin de spiritualité, puis de connaissance.

Par la suite, un trio représentant les trois religions monothéistes a entonné des chants, accompagnés de l’Orchestre philharmonique du Maroc (ci-dessous). L’appel à la prière, entonné par un chanteur, sur fond musical, a provoqué par ailleurs la colère de certains salafistes, menés par Hammad Kabbaj de Marrakech. Apparemment, lui a besoin de cours sur la beauté, la sensibilité et l’amour… Peut-être n’en a-t-il pas le niveau…

La messe dominicale.

Elle a été célébrée dan la salle couverte du complexe Moulay Abdallah, devant une dizaine de milliers de personnes. On est loin des 80.000 qui assistaient en 1985 au stade de Casablanca au message de Jean-Paul II, mais la différence est que ces 10.000 sont des chrétiens, venus volontairement, et avec une joie indescriptible, entendre la messe célébrée par le pape en personne (ci-dessous).

Des chants, des rires, de la joie, du bonheur, un pape visiblement ému de revenir à son métier premier de prêtre officiant un dimanche, mais son émotion était décuplée du fait que cela se passe dans un pays musulman, devant des dignitaires musulmans et des personnes venues spontanément pour assister à l’office. Et là aussi, les chants religieux ont été entonnés en arabe dans un moment d’émotion intense.

 

Le pape est donc parti du Maroc dimanche après-midi après cette messe, dans un avion RAM. Il a pu constater de visu qu’un pays musulman, même s’il ne reconnaît pas encore le fait de changer de religion et qui ne permet pas encore à ses citoyens d’embrasser d’autres religions, peut être ouvert sur les autres. Cette visite restera marquée dans les annales comme étant l’occasion de rencontres entre les deux grands monothéismes que sont l’islam et la chrétienté.

Aziz Boucetta



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