Affaire Bouachrine : « Il faut défendre l’honneur des victimes » (avocate)

Affaire Bouachrine : « Il faut défendre l’honneur des victimes » (avocate)

Le procès en appel de Taoufik Bouachrine, condamné à 12 ans de réclusion en première instance, a commencé et il en est aujourd’hui aux questions de forme. Mais à ce stade, la défense du journaliste a changé de stratégie, œuvrant à internationaliser l’affaire. Cela est normal et légitime du point de vue de M. Bouachrine, mais cela l’est moins pour la défense des victimes, attaquées sur leur honneur ici et à l’international. Me Meriem Jamal Idrissi (ph. ci-dessous), membre du collectif de défense des victimes, a répondu à nos questions.

Panorapost : Où en est le procès aujourd’hui ?

Me Meriem Jamal Idrissi : Les débats viennent de commencer, et nous en sommes encore aux questions de forme. Les avocats de l’accusé argumentent sur les questions procédurales et remettent en cause les éléments présentés par la police. Pour notre part, dans le collectif de défense des victimes, nous appelons à une meilleure protection de nos clientes qui, en plus du préjudice physique subi, souffrent aujourd’hui sur le plan psychologique et mental, car Taoufiq Bouachrine et ses avocats sont passés à une autre stratégie, celle de l’internationalisation de l’affaire sous un angle politique.

Quelle est cette stratégie ?

Globalement, la défense de l’accusé appuie fortement sur les questions de droits de l’Homme et des procédures. Pour la première, l’idée est simple : il s’agit de convaincre les interlocuteurs que toute cette affaire n’est qu’œuvre de musellement d’un journaliste. Les avocats de l’accusé ont été jusqu’à l’ONU pour défendre et vendre leur stratégie. Pour la seconde, ces mêmes avocats contestent les conditions de garde à vue, au point de vue des délais.

Vous parlez de l’ONU… Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il s’agit du Groupe de travail sur la détention arbitraire, relevant du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU. Saisi par la défense de M. Bouachrine, le Groupe a émis un avis mitigé qui a été repris et présenté par la défense comme une victoire de son client qui devient ainsi injustement arrêté, jugé et condamné, pour des raisons autres que celles pour lesquelles il l’a été. Mais le Groupe, saisi par le collectif des victimes de l’accusé, leur a répondu clairement dans une lettre dont il faut retenir trois points essentiels :

1/ La compassion envers les victimes des actes de M. Bouachrine ;

2/ La mauvaise interprétation par les avocats de M. Bouachrine de l’avis initial du Groupe ;

3/ Le respect de la justice nationale d’un Etat souverain.

La mention explicite de la compassion envers les victimes de l’accusé revêt une importance cruciale en cela que ces femmes ont subi des violences, dont elles ont gardé, gardent encore et garderont toujours des séquelles tant physiques que mentales, qui se compliquent avec la stratégie du mensonge et de l’approximation employée par la défense de M. Bouachrine.

En quoi consiste la nouvelle stratégie de la défense de Taoufiq Bouachrine ?

Elle œuvre à discréditer les nombreuses femmes qui furent ses victimes et cela constitue pour elles une autre agression, presqu’aussi lourde que celles qu’elles ont déjà subies. Les avocats de la partie adverse souhaitent exporter l’affaire de leur client et à la placer sous l’angle de la liberté d’expression du fait que M. Bouachrine est journaliste. Quoi de mieux que l’ONU pour cela ?

Et s’il faut tronquer la vérité et les faits, qu’à cela ne tienne ! Ainsi par exemple de la garde à vue qui est de 48 heures prolongeables de 24 heures, de même que pour les procédures pénales suivies par l’accusation qui, selon la défense de l’accusé, n’ont respecté ni les dispositions légales nationales ni le droit international en la matière, alors qu’une simple lecture des faits montre que le droit a été scrupuleusement observé par le parquet, puis par le juge.

Par ailleurs, la défense récuse le principe et la décision du huis-clos alors même que cette procédure peut être demandée pour assurer la protection des victimes. Or, il appartient à l’Etat de protéger les victimes de pareils d’actes, et d’autres.

En définitive, la défense de Taoufiq Bouachrine reprend à son compte le principe qui veut que la meilleure défense soit dans l’attaque. Alors ses avocats attaquent ici et à l’international. Ils doivent donc être contrés sur ce terrain aussi.

Quel est alors le mode de défense qu’adoptera le collectif de défense des victimes ?

Globalement, il consiste à mettre au point et en place une stratégie parallèle à celle de la partie adverse. Nous avons opté pour plaider dans l’enceinte du tribunal, mais face aux agissements de nos confrères de la partie adverse, qui affirment des contre-vérités et tentent de mobiliser les opinions nationale et internationale, nous avons décidé de ne pas rester inactifs et d’étendre notre action à l’extérieur des prétoires.

Ainsi, sur le plan international, et en direction du Groupe de travail sur la détention arbitraire, nos clientes les victimes se sont adressées aux membres de ce groupe, ce qui a donné lieu à la réponse dont j’ai parlé plus haut. Cette action est d’autant plus opportune que la réponse faite par le gouvernement aux requêtes du Groupe a été au mieux insuffisante, au pire orientée.

Au niveau national, notre action sera multidirectionnelle, en direction :

1/ Du Parlement, en attirant l’attention des groupes parlementaires sur les réponses insuffisantes du gouvernement au Groupe relevant de l’ONU. Ainsi les députés pourront-ils saisir le gouvernement et l’interpeller pour qu’il s’explique sur sa non-protection des victimes, au moins en direction des membres du Groupe de travail.

2/ De la société civile, largement trompée par certains médias acquis à la cause facile de la liberté d’expression dont se prévaut la défense de Taoufiq Bouachrine.

3/ Du CNDH, aux fins de le sensibiliser à la profonde détresse des femmes victimes de l’accusé.

Vous semblez critique à l’égard du gouvernement…

Saisi par le Groupe de travail sur la détention arbitraire, le gouvernement a fait une réponse a minima… Il s’est contenté de dire que l’affaire est entre les mains de la justice et que de ce fait, il ne peut remettre les documents ayant trait au cas de M. Bouachrine. Or, le même gouvernement, s’exprimant par la voix du ministre Mostafa Ramid, a expliqué que l’avis consultatif du Groupe a un caractère quasi judiciaire, qu’il peut être exprimé en parallèle à la justice nationale et même si l’affaire est toujours examinée par une cour de justice marocaine.

Pourquoi alors, puisque les choses sont ainsi, ne pas avoir fourni les documents aux membres du Groupe de travail. Est-ce voulu ? Est-ce parce que les victimes sont des femmes et que dans l’histoire du monde arabe, les femmes sont généralement considérées comme des objets ? Nous sommes face à des mentalités arriérées.

Et pourtant, il appartient au gouvernement de défendre les victimes, de les protéger et de veiller au respect de la souveraineté de la justice nationale face aux organismes internationaux.

Propos recueillis par Aziz Boucetta



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