Quel président pour la commission sur le modèle de développement économique ?
Au Maroc, le départ en vacances, les vacances et le retour de vacances se sont tenus sous le signe de la vague de changements que la haute administration et la classe politique devraient connaître « à l’horizon de la rentrée », a dit le roi Mohammed VI dans son discours du trône. Deux ans après avoir appelé à l’élaboration d’un nouveau modèle de développement économique, et ne voyant rien venir, le chef de l’Etat prend les choses en mains. Une Commission spéciale sera créée, et elle devra bien avoir un président. Mais lequel ?
Plusieurs noms circulent déjà dans les médias et aussi, et surtout, dans les salons. Des profils logiques, d’autres attendus, et une troisième catégorie, convenue. Et c’est Maghreb-intelligence qui a regroupé et dévoilé plusieurs des noms qui reviennent le plus souvent dans les pensées et les discussions. En dehors du « socialiste » et ancien ministre Mohamed el Gahs, on trouve aussi l’ancien ministre d’à peu près tout et ancien patron de la RAM et de l’ONE (avec un seul E alors) Driss Benhima, et d’autres encore…
Mais trois noms retiennent l’attention : le wali de Bank al-Maghrib Abdellatif Jouahri, l’ambassadeur en France et ancien ministre de l’Intérieur et ancien aussi président du CESE Chakib Benmoussa, et le patron du Groupe OCP Mostafa Terrab.
Restons sur ces profils et analysons-les :
1/ Mohamed el Gahs. Il est politique et ancien ministre. Il est compétent et hardi, mais il lui manque la profondeur stratégique et l’épaisseur pour l’appropriation d’un projet de l’envergure d’un modèle de développement économique. Son talon d’Achille est qu’il est justement politique, encarté depuis toujours à l’USFP, parti appartenant à la « majorité » parlementaire actuelle. Et puis, cela fait longtemps qu’il a quitté les « affaires ».
2/ Driss Benhima. X-Mines, sa compétence ne fait absolument pas de doute. Il a géré les départements de l’Economie et des Finances, du Tourisme, de l’Investissement. Il a dirigé l’ONE et aussi la RAM, qu’il a remise sur pied au moyen d’un plan social qui, finalement, n’a pas fait de remous mais a produit des résultats. Il manque cependant à M. Benhima cet esprit de dialogue et de consensus, nécessaire à l’élaboration d’un modèle de développement économique, comme il lui manque également la sensibilité sociale nécessaire à toute réflexion sur le développement. L’homme est compétent mais cassant, performant mais fermé. Et il vient d’opérer un rapprochement avec le parti de l’Istiqlal, une décision qu’il aurait dû différer de quelques semaines, peut-être…
3/ Abdellatif Jouahri. Le wali de Bank al-Maghrib depuis 2003 fut également ministre des Finances dans les années 80, et très brièvement directeur général de la CIMR. Considéré comme excellent financier, l’homme n’a depuis quelques années pas la langue dans sa poche ; il exprime ses idées sur le développement du pays, sur la classe politique, sur les banques, sur tout… Mais son âge avancé le dessert, lui qu’on dit désireux de partir et de goûter enfin à une retraite plus que méritée.
4/ Chakib Benmoussa. X-Ponts en plus du prestigieux MIT, M. Benmoussa est un parfait technocrate. Ancien ministre de l’Intérieur, et ancien président du CESE, il est actuellement ambassadeur du Maroc en France. Le problème avec M. Benmoussa est qu’il est difficilement consensuel, car il ne cherche pas à l’être. Il fait ce qu’on lui dit de faire, sans aspérité ni grincement. Or, diriger une commission spéciale pour le développement économique, dans un monde tourmenté et un Maroc plutôt hagard, nécessite des qualités de concertation que M. Benmoussa semble ne pas avoir, malgré la perfection de sa formation et l’excellence de son parcours.
5/ Fathallah Oualalou. L’ancien ministre des Finances et ancien maire de Rabat a tout pour lui aussi. Economiste connu et reconnu, il a eu à gérer 10 ans durant le ministère des Finances. M. Oualalou, en socialiste éternel, a la fibre sociale qu’il faut pour mener à bien une mission de réflexion sur un modèle de développement économique et sait privilégier l’humain au capital, sans totalement occulter ce dernier. Mais, comme pour M. Jouahri, il est presque octogénaire, ce qui pourrait compliquer les choses, et surtout poser un problème pour parler à la jeunesse et surtout s’en faire entendre.
6/ Mostafa Terrab. Ingénieur Ponts et Chaussées, il est docteur du très prestigieux MIT où il a enseigné. Ancien du cabinet royal, sous feu Hassan II, il fut patron de l’ANRT avant de faire un passage remarqué à la Banque mondiale. En 2006, il est nommé à la tête du Groupe OCP, qu’il a fondamentalement transformé, en faisant un fleuron de l’industrie marocaine, assénant au monde « une leçon de management venue du Sud », comme le dit Pascal Croset dans son livre intitulé « l’ambition au cœur de la transformation ». L’homme est à lui seul un modèle de développement social et économique, avec les différentes actions menées au sein du Groupe, tant au point de vue managérial que social, avec les Centres Skills (Khouribga, Dakhla, Laâyoune), académique (Lydex et Université Mohammed VI de Benguérir), industriel avec la transformation du Groupe…
7/ Miriem Bensalah Chaqroun. On l’a appelée « la dame de fer », ce qu’elle fut à la CGEM, conduisant la corporation des patrons, puis la confrérie des grands patrons, à bon port. Gestionnaire et gérante d’entreprises, elle a eu à travailler avec le gouvernement Benkirane, et à (co)gérer la transition politique qu’a connue le royaume depuis 2012. Mme Bensalah fait partie aujourd’hui des top managements de Suez et de Renault, ce qui lui confère une grande ouverture sur le monde des affaires et sur le monde tout court. Et puis, ainsi que tout le monde sait, c’est une femme qui, en situation, permettra cette sensibilité et cette approche des choses que n’ont pas les hommes (forcément), sans tomber dans un féminisme de mauvais aloi.
Qui sera choisi, qui sera désigné par le roi Mohammed VI pour diriger cette Commission spéciale ? Rien ne filtre, hormis les discussions de salons, et tout reste possible, comme l’apparition d’un outsider, ou même d’une « outsideuse ». Cette personne devra être compétente, qualifiée, expérimentée, ouverte sur le monde, avec une compétence managériale et une fibre sociale.
Le Maroc se transforme, une nouvelle génération est là, plus pertinente et infiniment plus impertinente, et elle attend. Le roi a placé la barre très haut, et l’opinion publique attend donc les décisions qui ne tarderont pas à tomber.
Aziz Boucetta