Contrecoups du confinement : Regards croisés entre deux sociologues
Quartiers surpeuplés, logements exigus, promiscuité, violences, dépendance économique… pour plusieurs pays, de nombreux paramètres rendent difficile l'application de mesures de confinement.
Le dilemme est, pour l'instant, insoluble. En l'absence d'alternative pour réduire la propagation du virus, tous les pays de la planète, à de rares exceptions près, ont adopté le confinement, une méthode recommandée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) comme principale mesure de lutte contre la propagation de la contagion.
Mais si cette stratégie est possible dans les pays du Nord voire du Maghreb comme le Maroc qui peuvent déployer, en plus des mesures d'accompagnement social, des compensations pour perte de revenus, elle est rendue impossible dans certains pays d’Afrique à cause de l'absence de couverture sociale généralisée.
Cependant le confinent révèle d’autres problèmes sociaux comme la violence et la précarité des familles.
Deux sociologues, Abdelfattah Ezzine et Ali Chaabani décortiquent ici les contrecoups du confinement.
Abdelfattah Ezzine (photo ci-contre)
«Je pense que dans une société comme la nôtre, peut être même au niveau international, les familles n'ont pas vécu ce type de coexistence dans le domicile familial. Les questions qui se posent essentiellement concernent le rapport espace/personnes, c'est à dire que chacun a son espace privé reconnu en tant que tel. Au niveau des familles de classe moyenne ou petite classe, même les plus précaires, parfois les familles sont nombreuses et manquent d'espace. Et donc, par exemple on voit deux frères qui dorment dans la même chambre avec les parents, peut être on peut voir aussi des grands parents qui occupent le séjour. Donc, grosso modo, notre société est une société qui ne reconnaît pas l'individualité, l'individu en tant que tel.
Aujourd'hui, les membres de la famille se retrouvent confrontés à leur individualité et à l'individualité de l'autre. Alors, comment gérer ces individualités parfois contradictoires entre un enfant qui veut jouer, un frère qui veut travailler parce que les cours maintenant se font à distance? Il y a aussi d’autres questions qui exacerbent les tensions familiales : Comment un père veut écouter ou une mère suivre la télé ou la radio, etc ? Ça nous rappelle un peu l'histoire qu'on disait à l'époque où on était petit, celui qui commande, c'est celui qui a la télécommande. Donc, c'est un grand problème. C'est à dire? Comment utiliser cet espace? Comment le partager? Comment reconnaître les individualités dans le cadre peut être d'une perception partagée? Comment gérer les choses? C'est pour ça que parfois, dans les quartiers populaires, les jeunes sont obligés le soir de sortir de chez eux et se réunir au coin de la rue dès qu'ils entendent la police patrouiller, chacun fuit chez soi, donc c'est un grand problème.
A côté de cela, bien sûr, cette densité dans l'espace et cette non-reconnaissance de l'individu en tant que tel va poser des problèmes de coexistence. Et du coup, aujourd'hui, on entend beaucoup au Maroc, même au niveau international la question de violence à l'encontre des femmes, c'est à dire la violence conjugale. A côté, il y a la violence contre les enfants dont on ne parle pas beaucoup et qui est surtout une violence silencieuse, c'est à dire non visible parce que tempérée.»
Ali Chaabani (photo ci-contre)
«Le confinement est une procédure et un comportement devenus obligatoires dans presque tous les pays du monde. C'est une évidence, vu la vitesse de la propagation et les dangers de la contagion du coronavirus.
Le Maroc de son coté a appliqué cette stratégie pour faire face à des contaminations et à la diffusion de cette méchante pandémie.
Depuis plus d'un mois, dans ce pays, les activités économiques sont presque gelées, à l'exception des grandes surfaces , les pharmacies et les magasins de vente des produits alimentaires.
Les écoles, lycées et les Universités ont bien fermé leurs portes devant les élèves et les étudiants. Les mosquées, les lieux saints ont également fermé. Même les activités de grand public (sport, associations, conférences, festivals) ont été interdites.
Pour les plus pessimistes, ces procédés auront des conséquences les plus douloureuses, en particulier, sur l'économie du pays et sur son développement en général qui souffre déjà des effets du sous-développement. Le taux du chômage qui ne cesse de grimper, l'analphabétisme atteint des pourcentages vertigineux, la criminalité menace une grande majorité de notre jeunesse, et vient enfin, ce confinement obligé qui ne fait que donner un grand souffle à tous ces fléaux.
Mais restons toujours optimistes. Ce confinement avait énormément d'avantages, tout d'abord, la modification et l'ajustement du comportement d'une très grande couche de population, tant au niveau de son mode de vie que de la hiérarchie des priorités dans la vie pendant les périodes de crise. C'est une véritable leçon donnée à cette nouvelle génération, notamment en ce qui concerne les dangers qui menacent leur vie future: Le calme, la prospérité, la paix et les libertés sont en cause.
Dans les années à venir, les guerres ne seront plus conduites de la manière classique, mais elles prendront des stratégies tout à fait nouvelles et très intelligentes, en utilisant le nucléaire et mauvais usages de la biologie, en allant jusqu'à polluer l'air et les eaux.»
Propos recueillis par Mouhamet Ndiongue