Le Marocain qui pourrait aider au vaccin Covid-19 avec l’intelligence artificielle
Chercheur à la Harvard Medical School et globe-trotter universitaire, Tariq Daouda est ce qu’on peut appeler un scientifique de pointe dans le domaine encore largement en friche de l’intelligence artificielle. Après des études secondaires au Maroc et un parcours universitaire classique en France, il va à Montréal se spécialiser en AI, avant de poser ses valises à Boston, ainsi qu’il l’explique dans cet entretien qu’il a bien voulu nous accorder. Il est actuellement engagé dans la recherche d’une application d’AI pour favoriser, voire accélérer la recherche pour un vaccin contre le Covid-19.
Tariq Daouda est un scientifique qui travaille dans la précision, une qualité qui lui est venue de son célèbre père Aziz Daouda (ancien directeur technique de l’athlétisme marocain, à l'époque de gloire de cette discipline) qui, lui, était dans une autre forme de précision, qui a donné les résultats que l’on sait. Formons le vœu que Tariq Daouda réalise autant de résultats… Cela sauverait des vies, cette fois !
Tariq Daouda, carte de visite ?
Je suis né à Rabat, où j'ai étudié jusqu'à mon Baccalauréat. Je suis ensuite parti en France pour compléter une Licence en Mathématiques informatique à l'Université Henri-Poincaré à Nancy. J'ai ensuite immigré au Canada où j'ai d'abord complété une Maîtrise en intelligence artificielle à l'université de Montréal, suivi d'un doctorat en bio-informatique à l'Institut de Recherche en Immunologie et Cancérologie. Durant mon doctorat, j'ai notamment travaillé sur l'application de techniques d'intelligence artificielle à l'étude du système immunitaire. L'idée était d'utiliser ces techniques pour étudier le système immunitaire en vue de développer un vaccin contre le cancer. J'ai par la suite déménagé à Boston où je suis aujourd'hui chercheur post-doctoral affilié à Harvard Medical School.
Vous avez récemment développé, avec votre équipe, une application en AI dédiée au vaccin contre le Covid-19. De quoi s’agit-il au juste et à quoi cette application servira-t-elle ?
Nous utilisons un algorithme d'intelligence artificielle que nous avons développé pour identifier ce que l'on appelle des épitopes viraux. Ces épitopes sont des petits fragments de protéines virales que les cellules infectées présentent à leur surface. Le système immunitaire utilise ces fragments pour identifier les cellules infectés par SARS-CoV-2 et les éliminer. Par conséquent, il est en théorie possible de faire un vaccin à partir de ces épitopes de SARS-CoV-2, qui entraînerait le système immunitaire à reconnaître et éliminer rapidement les cellules infectées. Le problème consiste justement à identifier ces épitopes. Ceci est généralement un processus complexe qui nécessite beaucoup de cellules et de temps. Ce que nous proposons est un algorithme d'intelligence artificielle qui est capable de les identifier à partir du génome de SARS-CoV-2 (le virus derrière COVID-19) en quelques minutes. Le 5 mai, nous publierons un article détaillant la méthode et nous mettrons également nos résultats publiques sur le site http://www.epitopes.world, pour que l'ensemble de la communauté scientifique puisse en profiter, et ainsi accélérer la découverte d'un vaccin. En parallèle, nous développons la plateforme web: https://www.epitopes.world et nous sommes 8 en ce moment à travailler dessus. L'idée est de créer une nouvelle approche qui nous permette de diffuser des résultats scientifiques rapidement et de manière efficace.
Cette application peut-elle, d’une manière ou d’une autre, servir au Maroc, tant sur le plan éventuel de la recherche que sur le plan d’une coopération internationale ?
Outre la possibilité de déboucher sur un vaccin anti-covid, cette histoire est un bon exemple de recherche et d'application que l'on peut effectuer au Maroc. Ce qui coûte extrêmement cher en recherche en biologie et sciences de la santé, c'est la collecte de données. Elle nécessite des machines et consommables extrêmement coûteux. Cette situation désavantage le Maroc en ce moment compte tenu de sa monnaie basse. En comparaison, la recherche en intelligence artificielle et analyse de données coûte des ordres de grandeur moins cher. Les machines sont 10 a 100 fois moins cher, et le consommable c'est l'électricité. Or c'est là que se situent à mon avis les prochaines grandes avancées en sciences de la santé et en biologie. Il y a aujourd'hui des téraoctets de données publiques qui n'attendent que d'être analysés. Dans ces données reposent les solutions à plusieurs maladies et problèmes sérieux que l'on se pose. Cependant, nous n'avons pas encore les méthodes pour les analyser et c'est là que se situerait selon moi la valeur ajoutée que peut apporter le Maroc. Le Maroc pourrait très bien dans un avenir proche développer une expertise de pointe en intelligence artificielle et analyse de données qui lui permettrait de devenir un leader international dans le domaine.
Research fellow - Massachusetts General Hospital, Broad Institute, Harvard Medical school
Propos recueillis par Aziz Boucetta