Récit. A Marrakech, l’hécatombe continue…

Récit. A Marrakech, l’hécatombe continue…

Depuis plusieurs semaines, des vidéos circulent sur la qualité de la riposte à la Covid-19 à Marrakech, et surtout sur l’état du système de santé de la ville et plus particulièrement à l’hôpital Ibn Zohr plus connu sous le nom de la Mamounia, du nom du palace attenant qu’un mur et quelques siècles séparent de l’hôpital. Témoignages de patients délaissés, colères de leurs familles stressées, cris de détresse des personnels soignants, et cortèges de morts, de deuils, de chagrins et de vies brisées… qui auraient pu être évités !

« 4 morts à la Mamounia sur 6 à Marrakech le jeudi 20 août, 6/9 le lendemain… 10 morts dans cet hôpital en deux jours, 10 morts de trop depuis la visite et les promesses toujours pas tenues du ministre… Vous autres journalistes, vous égrainez les morts, comme des chiffres froids, mais sachez qu’un mort, c’est une famille en deuil, c’est du malheur, ce sont des enfants précarisés et des familles menacées, qui ont perdu un des leurs. Que cesse l’hécatombe, nous pouvons faire face, si les autorités sanitaires civiles agissaient comme les militaires, c’est-à-dire observer, décider et agir ! », dit ce médecin de l’hôpital Ibn Zohr. Ajoutons que ce samedi, 9 personne sont encore mortes à Marrakech, qui plus de 2.800 cas !

Cette semaine, le ministre de la Santé s’est en effet transporté sur les lieux, suite à un tollé bruyant, relatant des témoignages effrayants de médecins et d’infirmiers au bord de la crise de nerfs, voire en crise de nerfs. Khalid Aït Taleb, ancien directeur du CHU de Fès, est donc allé en terrain connu, en l’occurrence le CHU de Marrakech. Il n’a pas osé pousser quelques kilomètres et rencontrer ses confrères d’Ibn Zohr, cet hôpital étant pourtant quasiment le seul aujourd’hui à gérer la Covid-19 à Marrakech… Il est vrai qu’il a des raisons de craindre la colère des personnels de cet hôpital qui ne l’auraient certainement pas ménagé, eux qui sont sans moyens, en danger de mort, comptant les morts, sans même une indemnité ou une prime d’encouragement… Mais tout le monde, dans le corps médical marrakchi, se demande pourquoi M. Aït Taleb n’est pas parti là où le problème se pose, comme la logique l’aurait voulu.

L’étincelle. Il y en eut plusieurs, à travers des vidéos de personnels soignants, d’images de gens étendus à même le trottoir, attendant un soignant, sous l’œil de plusieurs chats, voyant la mort rôder et approcher plus vite qu’un quelconque secours de soignants eux-mêmes tétanisés, seuls au monde avec des morts ou des agonisants. Ces gens, au cœur de la tourmente, dans l’œil du cyclone, regardant la mort en face, témoignent et ont témoigné, dans l’indifférence quasi générale.

Puis, cette semaine, il y a eu cet échange de messages vocaux entre deux femmes médecins, les voix aigues, hurlant à la mort, prenant à témoin leurs confrères. La première crie, aux urgences, la voix tremblante, quasi hystérique, en proie à la panique : « Je suis au service des urgences, seule, avec des patients qui désaturent à 40% (baisse de l’oxygène dans le sang, et à moins de 90%, il y a urgence, NDLR)… Ils sont en train d’y passer… je ne sais pas… Allah ghaleb… Je suis seule dans ce service des urgences, sauvez-moi, aidez-moi, JE VEUX DE L’AIDE !!! Allahoumma qad ballaghte »… Sa consœur réanimatrice répond sur le même ton… « Docteure, nous sommes tous dépassés ici, j’ai des malades en déchocage allongés sur le sol… le CHU refuse de prendre ces malades en charge. J’ai deux décès en réanimation et une troisième personne en train d’agoniser ! ».  Un dialogue de film de catastrophe…

Le CHU Ibn Tofaïl. Un médecin du CHU de Marrakech, a confié à PanoraPost, sous couvert d’anonymat, cette vérité effrayante : « Nous ne prenons plus les malades âgés, septuagénaires ou plus, nous n’acceptons plus que des pères de famille en activité ». Que dire ? Rien… peut-être que pleurer serait un exutoire.

Les médecins du CHU demandent « la régulation », c’est-à-dire, pour faire simple, respecter les procédures administratives. Appeler un organisme type SAMU, décrire l’état du malade et ses besoins, transmettre au CHU, attendre sa réponse… le temps que le malade en détresse, avec presque pas d’oxygène dans le sang, succombe et que les médecins s’effondrent…

Entretemps, le CHU a repris ses activités habituelles, ne conservant que quelques lits de réanimation d’urgence, qu’il accorde aujourd’hui au compte-gouttes.

Prolégomènes. De mars à juin, les personnels soignants de la Mamounia avaient su faire face, avec rigueur et professionnalisme, aux nombreux cas qui se présentaient. Les différents services de l’hôpital s’étaient mobilisés, médecins, infirmiers, brancardiers, administratifs, pour faire front, malgré l’indigence des moyens et équipements et la rareté des personnels de réanimation. Les chiffres étaient bons, les statistiques encourageantes, et tout le monde était bien préparé psychologiquement, prêt à affronter le virus et à faire face au cortège des patients. Les médecins, infirmiers et administratifs disposaient de chambres d’hôtels pour se reposer, se changer, se rafraîchir… Tout était bien, ou presque, l’espoir était là et les résultats suivaient. Fin de la 1ère vague : Hôpital 1 – Virus 0.

Juillet… le ministère, conscient d’avoir gagné et attendant avec satisfaction les félicitations du monde, de l’OMS, de l’UE, du roi, du peuple, met soudainement fin au logement dans les hôtels, les remplaçant par les clubs des œuvres sociales, les fameux COS, qui ne disposent pas de la capacité d’héberger tout le monde et de la souplesse dans l’accueil. Les personnels soignants doivent donc se rabattre sur leurs domiciles, mettant en danger leurs familles, ou aller… louer à trois ou quatre des cages à poules pour préserver leurs familles !!!!

Les médecins de la Mamounia ont alors demandé à faire relâche dans leurs services respectifs, le temps de procéder à des aménagements et réparations des installations de leur établissement (plafond qui égoutte, sanitaires insuffisants et hors service, rareté des sources d’oxygène…), mais et surtout le temps de se reposer, de récupérer de quatre mois de travail intense, sans relâche, côtoyant la mort chaque jour, affrontant la détresse humaine chaque heure, doutant chaque minute. Ils ont néanmoins promis d’être là à la première réapparition du virus ! Refus simple par défaut de réponse de la direction régionale de la Santé.

Il est important de préciser que le délégué de la Santé à Marrakech avait été limogé quelques mois auparavant, sans qu’il ne soit jamais remplacé, à ce jour encore, laissant la ville sans délégué qui porterait la parole à Rabat, et laissant les médecins désemparés. Même chose pour la direction de l’hôpital, dont le titulaire a été révoqué, mais n’a été remplacé que difficilement et dernièrement par un de ses confrères !!!! Les autres médecins ont refusé la fonction, ingrate et sur le plan sanitaire direct, aujourd’hui, pratiquement inutile.

La 2ème vague. Arrive donc cette vague, avec des médecins et infirmiers épuisés, tétanisés, sans relève, sans moyens, sans considération, affrontant seuls la Covid à Marrakech. Les médecins de l’hôpital se sont alors organisés en coordination et ont observé une dizaine de sit-in ; ils ont écrit à la Direction régionale et au ministère, mais aucun n’a daigné répondre, jamais. Rien donc, jusqu’à la diffusion du message entre les deux femmes médecins, datant du début de cette semaine. Emoi général, émotion nationale, angoisse compréhensible.

Et c’est alors que Khalid Aït Taleb a décidé, daigné plutôt, se déplacer à Marrakech, allant très prudemment au CHU, ses confrères de la Mamounia, croulant sous la charge de travail et le nombre de morts, étant en nage et en rage. Il est venu car la situation dans la ville devenait intenable, sa position devenait indéfendable et que des gens hauts placés, à Rabat, auraient pu apprendre la chose et lui demander des comptes…

Le ministre fait alors son ministre de temps de paix,  c’est-à-dire de la com… Sans se déplacer au « front », il compatit pour ses collègues de la Mamounia, seule au monde et à Marrakech contre la Covid. Alors il a promis la réouverture de l’hôpital Antaki (relevant avec la Mamounia de la même subdivision administrative, le Centre hospitalier régional), qui avait été fermé à la fin de la 1ère vague, puis il a juré également de diligenter l’installation de chapiteaux au CHU Ibn Tofaïl qui avait repris ses activités normales non-Covid. Tous les covidiens déclarés entretemps étaient acheminés vers la Mamounia, qui ne dispose pas de service de réanimation intensive. La Faucheuse n’avait même plus d’efforts à faire pour améliorer sa performance, la Santé publique marocaine faisait le job à sa place !

Signalons que le roi Mohammed VI, au fait de la situation, avait donné ordre d’ouvrir le camp de Benguérir, ce qui avait soulagé la Mamounia.

Aujourd’hui, à Marrakech, selon les médecins, les infirmiers, et même les chiffres, c’est la « CATASTROPHE » : un hôpital, qui reçoit des malades de tous bords, de tous hôpitaux, privés inclus, d’autres enceintes fermées, un CHU quasiment indifférent, des procédures administratives chronophages sacralisées… Et des morts, des morts, encore des morts, toujours des morts, de tous horizons, de toutes catégories, de tous âges, de toutes natures… pas de relations qui tiennent, pas de recommandations qui marchent. Marrakech n’a pas seulement démocratisé la mort, mais l’a favorisée !! Les morts sont étendus partout, rappelant un peu l’hécatombe en Amérique, où des fosses communes ont été creusées. On n’en est pas là, mais on n’en serait pas loin !

L’hôpital de la Mamounia est donc dédié à la Covid, tests PCR compris, dont souvent les résultats ne sont jamais transmis !! Imaginez donc l’afflux de personnes venant se masser devant l’établissement pour se faire tester, pour se faire soigner… et dont beaucoup viennent pour y mourir.

 

Finalement, la Covid-19 tue, et à Marrakech, elle tue du fait de la bêtise humaine. Ce sont des erreurs humaines qui engendrent tant de pertes humaines. Quand donc l’hôpital el Antaki a-t-il donc été réouvert aux covidiens ? Les chapiteaux promis au CHU ont-ils été montés, comme l’a promis le ministre voici 72 heures déjà ? Pourquoi ne pas encore avoir ouvert la polyclinique CNSS comme cela avait été promis voici plusieurs jours déjà ? Ces trois structures, contactées aujourd’hui par PanoraPost, ne répondent pas… et pourtant, elles devraient, en cette situation de Covid où tout citoyen peut être amené à les solliciter !

Pourquoi ne pas nommer un délégué de la Santé à Marrakech ? Pourquoi la directrice régionale est-elle aussi distante ? Serait-elle intouchable ? Pourquoi le ministre ne s’est-il donc pas déplacé à la Mamounia, épicentre du drame qu’il reconnaît pourtant ? Pourquoi n’a-t-il pas souhaité affronter les personnels de l’hôpital ? Pourquoi n’a-t-il pas eu le cran d’aller leur apporter son soutien, ses encouragements, leur dire de vive voix les belles phrases qu’il prononce à leur encontre devant des caméras ? Aurait-il donc conscience de ses manquements à l’égard de cette ville, de cet hôpital ?

A Marrakech, on peut sauver des malades. Les moyens sont là, les appareils sont là, les personnels peuvent être en nombre suffisant, mais le ministère, aux niveaux central et régional, ne prend pas les bonnes décisions, hésite, tergiverse, lambine, doute… Une meilleure organisation et ce sont des dizaines de morts que l’on pourrait éviter.

Dans l’intervalle, les décès se multiplient, alors même qu’on peut les éviter ! Des familles sont en deuil et des drames se nouent… Quelqu’un devra rendre des comptes. Cela ne ressuscitera personne, mais évitera les mêmes errements à l’avenir !

Aziz Boucetta



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