Chafik Benkirane : "Décentraliser sans déconcentrer est une illusion"

Chafik Benkirane : "Décentraliser sans déconcentrer est une illusion"

Député de la circonscription d’Aïn Chock et ancien président de la région du Grand Casablanca, Mohamed Chefiq Benkirane revient sur les enjeux de la déconcentration administrative, la réduction des disparités territoriales et les perspectives du partenariat maroco-espagnol. Dans cet entretien, il plaide pour une gouvernance de proximité, davantage de fluidité dans la décision publique et une coopération économique tournée vers la création d’emplois et les opportunités offertes à la jeunesse.

- Le Roi Mohammed VI a appelé, dans son discours d’ouverture de la première session de la première année législative de la douzième législature, à accélérer la déconcentration administrative et à transférer effectivement les compétences aux territoires. Quels sont les principaux obstacles à la mise en œuvre de la régionalisation avancée ?

Le cadre juridique existe ; c’est le passage à l’acte qui exige un choc de simplification et de méthode.

La régionalisation avancée ne peut plus se contenter d’être une ambition théorique : elle doit devenir un moteur d’impact au quotidien pour nos concitoyens. Mon expérience à la tête du Grand Casablanca m’a apporté une certitude : un projet structurant ne manque presque jamais d’idées, il souffre du manque de fluidité dans la décision.

Prenons nos grands chantiers d’infrastructures routières réalisés durant mon mandat à la tête de la Région, comme les axes stratégiques vers Dar Bouazza ou Tit Mellil, ainsi que nos programmes de mise à niveau sanitaire. Chaque réussite sur le terrain a été le fruit d’un alignement parfait entre l’État, les services déconcentrés et la Région. À l’inverse, dès que la chaîne de décision s’éloigne du territoire, les projets s’enlisent.

L’orientation royale trace une feuille de route sans ambiguïté : décentraliser sans déconcentrer est une illusion. Pour que les régions assument pleinement leurs prérogatives, nous devons réunir trois conditions indissociables : un transfert de pouvoir réel, pour rapprocher physiquement et institutionnellement les centres de décision du terrain ; une ingénierie renforcée, grâce à des compétences techniques et à des ressources humaines de haut niveau au sein des conseils régionaux et des services déconcentrés ; enfin, une culture du résultat, fondée sur des engagements contractualisés, un calendrier strict et un suivi effectif.

Le défi n’est donc plus d’écrire de nouvelles lois, mais de bâtir une gouvernance agile et partenariale. C’est à ce prix que la régionalisation tiendra sa promesse : transformer la décision publique en valeur concrète pour les citoyens.

 - La réduction des disparités territoriales constitue également une priorité. Comment les collectivités peuvent-elles traduire cette orientation en réalisations concrètes, notamment dans les zones les moins équipées ?

Un investissement réussi ne se mesure pas au nombre de rubans coupés, mais à son impact direct et mesurable sur la vie de nos concitoyens.

La réduction des disparités territoriales ne se décrète pas : elle se bâtit sur le terrain. L’enseignement majeur de notre action dans le Grand Casablanca est qu’un territoire ne gagne jamais en ordre dispersé. Infrastructures routières, accès aux soins, assainissement, environnement : tout est lié. On ne peut pas prétendre attirer des investissements économiques si l’on n’assure pas d’abord la dignité du cadre de vie et la fluidité des mobilités.

Pour traduire la vision royale en réalités tangibles, des cœurs urbains aux périphéries, nous devons opérer une triple bascule stratégique. Il faut d’abord en finir avec la logique de saupoudrage et cibler en priorité les bassins de vie les moins équipés, afin de garantir un socle d’équité territoriale.

Il est également nécessaire de mobiliser, en synergie, l’État, le secteur privé et la société civile pour construire des écosystèmes locaux créateurs d’emplois durables, en particulier pour notre jeunesse.

Enfin, cette action doit s’accompagner d’une véritable culture de la redevabilité, reposant sur des indicateurs de performance clairs. Le succès d’un projet doit désormais se mesurer à l’amélioration effective du quotidien des ménages, à la réduction du temps de transport ou à la création d’emplois locaux.

Les territoires ne doivent plus être de simples exécutants, mais les architectes d’une croissance inclusive où aucune zone et aucun citoyen ne sont laissés au bord du chemin.

- Le Roi Mohammed VI a également appelé à renouveler l’approche de la question migratoire en privilégiant le développement partagé. Comment le Maroc et l’Espagne peuvent-ils faire de leur partenariat un levier de croissance et d’emploi pour les jeunes, tout en préservant leurs intérêts respectifs ?

La gestion migratoire ne doit plus être le plafond de verre de la relation maroco-espagnole, mais le corollaire d’un codéveloppement ambitieux.

La vision portée par Sa Majesté le Roi pose un constat d’évidence : on ne répond pas à des défis humains et structurels par des réponses exclusivement sécuritaires. Le véritable rempart contre l’instabilité, c’est l’emploi, la prospérité partagée et l’espoir offert à notre jeunesse sur les deux rives de la Méditerranée.

Le Maroc et l’Espagne ont une opportunité historique : transformer leur proximité géographique et politique en une alliance industrielle et technologique de premier plan. Cela suppose d’accélérer les synergies dans les secteurs d’avenir, notamment les énergies renouvelables, l’hydrogène vert, l’industrie décarbonée, la logistique globale, la gestion de l’eau et l’agritech.

Il faut également activer la diplomatie territoriale en permettant à nos régions de nouer des partenariats structurants avec les communautés autonomes espagnoles, notamment dans les domaines de la formation professionnelle, de la transition écologique et de l’attractivité des investissements.

Le capital humain doit être au cœur de cette dynamique. La création de passerelles de mobilité qualifiante et de transfert de technologies permettrait à la jeunesse marocaine de devenir un acteur clé de cette compétitivité partagée.

Cette coopération doit enfin reposer sur le respect mutuel, la réciprocité, l’égalité et le respect intangible de la souveraineté territoriale de chaque nation.

En passant d’une logique de gestion des crises à une logique d’intégration économique, le Maroc et l’Espagne ne consolident pas seulement un axe bilatéral : ils façonnent le modèle de partenariat le plus innovant entre l’Afrique et l’Europe.

Propos recueillis par :Abdelkader El Fatouaki

 



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