Péripéties d’un Marocain de 14 ans en transit à Istanbul en plein coup d’Etat, dans l’indifférence du consulat

Péripéties d’un Marocain de 14 ans en transit à Istanbul en plein coup d’Etat, dans l’indifférence du consulat

L'un des avantages essentiels de n'avoir ni troubles ni problèmes au Maroc, en plus bien évidemment de la stabilité et de la sérénité que cela assure, est de ne pas avoir à nous appuyer sur notre administration. Un coup d'Etat en Turquie et nos consulat et ambassade dans ce pays sont aux abonnés absents, ou peu répondants, ce qui revient au même. Nous allons suivre le parcours d'un jeune citoyen marocain, très jeune puisqu'il est âgé de moins de 15 ans…

Notre jeune homme, appelons-le Fahd, devait partir au Koweit pour y rejoindre sa sœur. Ses parents aimants et attentionnés lui ont alors acheté un billet sur Turkish Airlines. Fahd devait donc aller de Casablanca à Koweit, via Istanbul, à bord d’un appareil de la Turkish.

Le personnel de la compagnie savait qu’il transportait un mineur, et certains membres de ce personnel disaient même qu’ils disposaient d’un service d’assistance. Mais certains seulement car les autres n’étaient pas au courant. En Turquie, semblerait-il, on naît majeur, ou on ne naît pas, et quand on prend Turkish, il vaut mieux l’être.

L'avion arrive à 22h05, heure locale, à Istanbul. Le départ pour Koweit était prévu 3 heures et demi plus tard. Les parents avaient opté pour une escale longue pour donner le temps au garçon de se retrouver dans les grands couloirs du 11ème  aéroport du monde en termes de passagers.

Entre temps, les Turcs ont eu l'idée d'un coup d'Etat. Cela peut arriver, dans certaines nations, mais quand ces nations se vendent comme civilisées, même un coup d’Etat doit se faire avec un peu d’ordre.

Mais non...  car bien que l’ancien président turc Abdallah Gul ait si élégamment dit que la Turquie n’est pas comme un pays africain ou latino-américain où quand on a rien à faire, on fait un putsch, les autorités turques se sont comportées comme dans ces pays-là.  L'armée a vite fait de cerner l'aéroport et d'interdire tous les vols. Et comme Ataturk est le 11ème  aéroport mondial, forcément, cela a engendré un admirable chaos.

Revenons à notre jeune Fahd… il était livré à lui-même dans un pays en crise. Autrement dit, un gamin de 14 ans est lâché, tout seul, dans l'un des plus grands aéroports du monde. Cela n’aurait déjà pas été simple en temps  normal, mais alors en cas de coup d'Etat…

Dans l'aérogare, personne n'a été informé des "événements". Il aura fallu attendre les coups de feu, deux heures plus tard, pour que les voyageurs constatent un mouvement de foule, entendent des cris et comprennent que l'heure est grave. Des manifestants entrent dans l'aérogare, hurlant dans des mégaphones des trucs en turc. Les passagers étaient, on les comprend, terrifiés. Entendre des coups de feu dans un pays étranger, ne pas être informé et voir des gens excités rugir dans des mégaphones, on le serait à moins…

Pendant que les coups de feu retentissaient, les passagers et notre jeune héros ont trouvé refuge qui sous des chaises, qui derrière des piliers… Turkish Airlines ? Aux abonnés absents… ou aux abris ! Le consulat ? Réfugié derrière ses murs, en attente de nouvelles plus riantes.

Mais pourquoi diantre avoir choisi la Turkish au lieu de RAM ? Mais parce que la compagnie turque s’est vendue comme l’une des meilleures compagnies au monde, qu’elle est sûre, qu’elle assure et rassure. Sauf en cas de coup d’Etat imprévu…

Toute la nuit du putsch, donc, pendant que l'armée tirait sur la police et que la police tirait sur l'armée, notre jeune homme était seul au monde. Alors, en êtres civilisés et confiants dans leur administration, les parents de ce jeune homme ont appelé l'ambassade et le consulat. Nous sommes dans la nuit du vendredi 15 juillet au samedi 16. Et que pensez-vous qu'il arriva ? Rien ne se passa et personne ne répondit. La culture des cellules de crise n'est pas encore ancrée chez nous, et il faut dire que les diplomates et personnels consulaires en Turquie ne craignaient pas une visite royale inopinée, seul événement à les sortir de leur léthargie.

Huit heures donc, terrifiantes, angoissantes pour notre jeune homme et sa famille. Le matin, on réussit, enfin, à joindre l'ambassade. « Nous ne pouvons rien faire », répond gentiment une voix aimable, mais fort marrie de son impuissance… « Il faut contacter le consulat », précise l’interlocuteur, pour rendre service, avant de raccrocher. On peut comprendre certes, car l'ambassade est à Ankara ; mais une représentation diplomatique digne de ce nom aurait au moins pu prendre les choses plus sérieusement… Au lieu de cela, les gens de l’ambassade répondent au téléphone, disent deux trois mots courtois, montrent beaucoup d’empathie, prennent le nom du jeune homme, promettent monts et merveilles, puis s'en vont se laver les mains, l'âme en paix. Sans rien faire.

Au consulat, la réponse est pire : « On ne peut rien faire, désolés, l'aéroport est bloqué, nous sommes un jour de weekend, vous savez, l’administration ne travaille pas à Istanbul  et, de toutes les façons, nous avons la même source d’information que vous, à savoir les médias »... La prochaine fois, il faudra que les putschistes fassent leur coup d'Etat un jour ouvrable, et de préférence en journée, et si possible en donnant un préavis. Les consulats pourraient  alors peut-être être plus efficaces, sauf s'ils attendent une visite royale, bien entendu... Quant à penser à aller se transporter sur place pour secourir ses ressortissants, voilà une idée qui ne les a pas effleurés.

Face à la totale incurie des administrations marocaines, les parents n'ont alors trouvé leur salut et celui de leur enfant que dans leur atavisme marocain, le système D en l’occurrence. L’ami de l'ami d'un pilote, le cousin de la cousine, l'amie de la voisine et la cousine du pilote, en plus de l'oncle de la boulangère… etc, et merci infiniment pour tous ces gens sans lesquels le gamin, qui suppliait ses parents de le « sortir de là », serait resté là…

Le soir du samedi, les parents rappellent le consulat. Réponse invariable « laissez le à l'aéroport, il y est en sécurité, on vous dit »,… et surtout loin de nous, pourrait-on ajouter… Mais comment savent-ils qu'il est en sécurité puisqu'ils s'informent dans les médias, et que les médias ne savaient pas vraiment ce qui se passait ? Et comment peuvent-ils dire qu'il est en sécurité alors que la veille, l'aéroport était cerné par la troupe, la police et la population, et que tout le monde était énervé contre tout le monde ?

A partir de dimanche après-midi,ni consulat ni ambassade ne répondent plus, même après delongues sonneries. Nos représentants sont maintenant rassurés quant au sort de... Erdogan.

On va quand même rappeler qu’à Alger, voici quelques années, un jour qu’un avion RAM y avait fait escale et que les passagers avaient été quelque peu malmenés par les autorités du pays, l’ambassadeur Abdallah Belkeziz s’était personnellement transporté à l’aéroport Houari Boumediene pour y apporter son aide et celle de l’ambassade et du consulat aux Marocains coincés chez les « frères ». Ça, c’est un diplomate, au service de ses compatriotes. Par charité humaine, on ne donnera pas les noms des diplomates et consuls marocains en Turquie. Cela pourrait les sortir de leur torpeur et cela ne serait pas charitable…

La diplomatie au Maroc a donc un sérieux problème… Que nos trois ministres sillonnent actuellement l'Afrique pour cause nationale, on comprend et on applaudit ; mais qu'en leur absence, si tant est qu'ils aient donné des ordres pour porter secours aux Marocains de Turquie, rien ne se passe et qu'on laisse la communauté marocaine livrée à elle-même et à l'incurie de leur consulat et ambassade, voilà qui est révélateur du profond sous-développement de notre administration.

Sur le site du ministère, où les parents de Fahd ont été pour voir s’il y avait une cellule de crise et des numéros d’appel, ils n’ont rien trouvé, mais ils ont appris, quand même que « le Royaume du Maroc suit avec préoccupation l'évolution de la situation en Turquie ». Il aurait été tellement meilleur qu’en plus de se « préoccuper » de l’avenir des Turcs, le ministère se soit aussi (un peu) « occupé » de la situation de ses ressortissants… Mais, comme on dit, la plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu’elle a, alors quand elle n’a pas grand-chose, inutile de demander, ni même attendre.

Finalement, grâce à l’ami du cousin de la voisine du pilote, le jeune Fahd a pu quitter Istanbul, un peu groggy, dimanche en milieu d’après-midi. A 14 ans, consulat et ambassade lui auront permis d’avoir vécu 48 heures, livré à lui-même, dans l’immense aéroport d’un pays en plein coup d’Etat !

Aziz Boucetta



Articles Similaires





Les plus populaires de la semaine

Vidéos de la semaine





Newsletters

Nombre de visiteurs : 20740