Décryptage du message de Mohammed VI à ses pairs africains

Décryptage du message de Mohammed VI à ses pairs africains

On le ressentait, puis après on l’a pressenti… Le Maroc préparait quelque chose d’important pour le 27ème Sommet de l’Union africaine qui se tient à Kigali, au Rwanda.  Une activité diplomatique soutenue, le président rwandais Paul Kagamé reçu en très grande pompe à Rabat voici quelques semaines, de multiples contacts entrepris les 7 derniers jours par la diplomatie politique et sécuritaire marocaine dans plusieurs capitales africaines, une rumeur sur la présence du roi au Sommet (ce qui est une chose au demeurant impossible à l’heure actuelle) et, point d’orgue, le message royal adressé au Sommet pour l’adhésion du Maroc à l’UA.

Le roi Mohammed VI a donc présenté la demande du Maroc pour intégrer l’institution panafricaine. Or, depuis 32 ans que le royaume l’a quitté, d’énormes changements se sont opérés dans la mentalité africaine et l’esprit de ses peuples et dirigeants. Le continent voit reculer les conflits ethniques et politiques et, en revanche, s’inscrit plus dans les problématiques actuelles de développement, de progrès et de prospérité.

Cela, contrairement aux dirigeants des trois grands pays qui s’opposent au Maroc dans son Sahara et même pour son intégration dans ce cénacle africain, Mohammed VI l’a parfaitement compris, et cela l’a conduit à livrer un discours à la tonalité différente, résolument marquée économie, développement et développement durable.

Dans la forme, la demande et le message ont été remis au président en exercice de l’Union africaine, le Tchadien Idriss Déby, par ailleurs ami du Maroc,  par le président de la Chambre des représentants Rachid Talbi Alami, en sa qualité de président de l’instance incarnant la volonté populaire. Entre l’auteur du message et son porteur, la souveraineté et la volonté se rencontrent et se rejoignent. Nous sommes dans la légitimité institutionnelle, que le roi développera dans son message.

Enfin, cette décision de demander l'intégration à l'UA intervient 15 jours avant la réunion du Conseil de sécurité, où les représentants de l'UA réussissent toujours à gêner Rabat, adresant un message négatif à la communauté internationale sur l'isolement du Maroc. Ce n'est donc plus le cas  aujourd'hui.

L’Afrique ne réfléchit plus avec son cœur, mais avec sa tête. On ne pleure plus sur les mouvements d’indépendance désormais obsolètes mais on déplore les peuples appauvris ou pauvres. On ne critique plus les anciennes puissances coloniales, mais on décortique leurs positions actuelles. D’où la tendance fortement légaliste et économique  du discours royal, et d’où aussi la nécessité de sa lecture selon les grands messages qu’il veut délivrer.

1/ La légitimé historique du Maroc et l’illégitimité morale de l’UA sans le Maroc

A une époque où les dirigeants africains ont déclaré illégaux tous les coups d’Etat et où ils ont décidé de suspendre automatiquement tout pays qui connaîtrait un putsch, Mohammed VI présente allusivement le Maroc pour ce qu’il est, un pays à forte tradition politique, où l’Histoire remonte à très loin dans le temps et où la monarchie et la légalité institutionnelle sont bien ancrées.

Le discours commence donc par remonter à Mohammed V, fondateur de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) en 1960 pour la décolonisation, puis à son fils Hassan II, initiateur et animateur d’une grande action pour la stabilité des nations du continent, puis à son petit-fils Mohammed VI  qui s’inscrit et inscrit son action dans l’économie et la prospérité. Quel pays peut-il se targuer en Afrique d’avoir une telle continuité, une telle stabilité, une telle légitimité ?

Mais il y a cette autre légitimité d’une Union africaine qui se réunit sans un de ses Grands, alors même qu’il est d’abord un des fondateurs de son ancêtre l’OUA, et qu’il est ensuite un des pays plus importants du continent, tant sur le plan économique, diplomatique et démographique. De quoi peut donc parler l’Afrique en l’absence du « 1er investisseur en Afrique de l’Ouest », et du « deuxième investisseur du Continent, avec sa volonté affichée de devenir le premier » ? La question est posée. Aux dirigeants africains d’y répondre.

2/ L’économie, le développement et la prospérité, nouvelles priorités

Mohammed VI a beaucoup parlé d’économie. N’eût été le caractère solennel du message, il aurait donné des chiffres, mais il s’est retenu, égrenant seulement une partie de l’engagement et de l’implication du Maroc dans son continent.

Tout y passe, mais encore de manière résumée et retenue… La position d’investisseur, première en Afrique de l’Ouest et seconde dans le continent, avec volonté de prendre la pole position. L’adhésion aux groupements économiques régionaux, la coopération Sud-Sud et l’utilisation des réseaux marocains en faveur de l’Afrique… sans préjudice pour l’implication dans les opérations de maintien de la paix et de la stabilité.

Verbatim : « Le Maroc appartient à deux des huit Communautés économiques Régionales relevant de l’Union Africaine, en l’occurrence l’Union du Maghreb Arabe (UMA) et la Communauté des Etats Sahélo-Sahariens (la CENSAD) »… ou « (Le Maroc)  jouit d’un statut d’Observateur auprès de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et aspire à un partenariat prometteur avec la Communauté Economique des Etats d’Afrique Centrale (CEEAC) »…  ou enfin « la participation du Royaume à tous les partenariats bi-régionaux et bi-continentaux de l’Afrique est un témoignage supplémentaire de sa disponibilité à toujours défendre les intérêts du Continent, sur le plan international, et à mettre à contribution son réseau d’échanges au service des relations de l’Afrique avec le reste du monde ».

En filigrane du message,  « regardez bien ce que nous sommes et ce que nous faisons, et comparez avec ceux qui disent du mal de nous et qui veulent nous éloigner les uns des autres »…

3/ Le Maroc, l’Union africaine et la RASD

Puis arrive la partie sur le retour du Maroc au sein de l’UA. Le roi met en parallèle le statut, l’histoire et le poids du Maroc, « nation pérenne et ancestrale » avec « une entité ne disposant d’aucun attribut de souveraineté, démunie de toute représentativité ou effectivité ».

Et là, à ce propos, une double révélation : « la blessure » qu’a causée au Maroc l’adhésion de cette « entité » (qu’il ne nomme même pas) et la volonté de ne pas favoriser « la division de l’Afrique », qui avait dicté la décision de sortie de l’OUA. Il est vrai qu’en 1984, le roi Hassan II était soutenu par des grands d’Afrique, comme l’Ivoirien Félix Houphouët Boigny, le Guinéen Ahmed Sékou Touré, le Sénégalais Abdou Diouf, le Gabonais Omar Bongo et bien d’autres encore. S’il était resté au sein de l’OUA, ces grands dirigeants auraient pris fait et cause pour Rabat et c’était toute l’organisation qui aurait éclaté. D’où la décision, énervée certes mais sage d’Hassan II.

4/ L’avenir lié du Maroc et de l’UA

Le raisonnement, continue, implacable, reflétant la formation de juriste de Mohammed VI. Il commence par décrire l’Afrique dans le monde et le nouveau rôle qu’elle y tient : « L’Afrique, si longtemps négligée, est devenue incontournable. L’ère où elle n’était qu’un objet dans les relations internationales est révolue. Elle s’affirme, progresse et s’assume sur la scène internationale. Elle se présente désormais comme un interlocuteur actif et respecté dans le débat sur la gouvernance mondiale ».

Puis il poursuit en démontrant, arguments juridiques à l’appui, que l’ « entité » (la RASD) ne peut continuer de faire partie de l’aréopage africain vu qu’elle n’est reconnue ni intégrée dans aucune structure internationale, Ligue arabe, Conférence islamique…

Et, prenant appui sur la situation nouvelle des Africains et le paradoxe de la présence de la RASD au sein de l’UA, le roi affirme que le continent ne peut plus avancer, lesté du poids de « cette erreur historique  et de ce legs encombrant ».

Pour avancer gaillardement, il faut s’alléger autant que faire se peut et surtout ne pas s’alourdir de tares pesantes. Alors laissons l’ONU faire son travail, et que l’UA y participe de façon neutre, impartiale et objective, explique Mohammed VI

5/ Ce que peut apporter le Maroc à l’UA et à l’Afrique

Beaucoup, surtout que « le temps des idéologies est révolu ». On sait le roi du Maroc pratique et pragmatique. L’idéologie et l’agitation des idées et des théories n’est pas dans sa nature. Mais on découvre à travers une métaphore qu’il veut intégrer l’UA pour soigner ce grands corps malade africain (et ses institutions aussi, de l’intérieur. « Il nous est apparu évident que quand un corps est malade, il est mieux soigné de l’intérieur que de l’extérieur », affirme-t-il.

Et une fois à l’intérieur, Rabat peut apporter moult choses à son continent et à ses nations, et contribuer à « en faire une organisation plus forte, fière de sa crédibilité et soulagée des oripeaux d’une période dépassée ». Cela commencera par ce que pourra faire gagner le Maroc aux Africains par son organisation de la COP22 et la possibilité qu’il y aura de faire entendre sa voix et celle de l’Afrique.

Une fois à l’intérieur aussi, et fort de son expérience et de sa maîtrise sécuritaires dans ce monde bousculé et ébranlé  par le terrorisme, le Maroc pourra partager ses atouts avec les autres nations qui le souhaiteraient.

6/ Le ton rugueux et tout en suggestions contre les adversaires

Tout au long de son message, le roi n’a pas cité une seule fois les mots RASD, ni Algérie ni Afrique du Sud. Mais dans plusieurs passages, il s’est permis de les égratigner, voire de les attaquer. Le processus d’intégration économique du Maroc est en marche et, « il est hélas pour certains, irréversible ». On retiendra le « hélas pour certains » qui verraient bien le Maroc être isolé dans son continent.

« Certains pays continuent de prétendre que le Maroc n’a pas vocation à représenter l’Afrique parce que sa population ne serait pas majoritairement noire »… Une charge contre un argument raciste développé par les Africains du Sud principalement.

S’en prendre au Maroc est, par ailleurs, une offense et un outrage faits aux Africains. En effet, dit Mohammed VI, « c’est pourquoi tous ceux qui dénigrent le Maroc font du tort, en fait, aux Africains eux-mêmes ». Une façon de faire prendre conscience à ses pairs chefs d’Etat que les adversaires du Maroc sont en réalité ceux des Africains, et qu’ils ont même fait un « détournement de mineur, l’OUA étant encore adolescente à cette époque ». Il fallait l’oser, celle-là…

Enfin, la phrase forte et explicite pour expliquer ce que tout le monde sait déjà : « Ce fait accompli immoral, ce coup d’état contre la légalité internationale » qu’avait constitué l’admission de la RASD en 1984, n’est plus de notre temps car, précisément, « le temps est venu d’écarter les manipulations, le financement des séparatismes, de cesser d’entretenir, en Afrique, des conflits d’un autre âge, pour ne privilégier qu’un choix, celui du développement humain et durable, de la lutte contre la pauvreté et la malnutrition, de la promotion de la santé de nos peuples, de l’éducation de nos enfants, et de l’élévation du niveau de vie de tous ».

Il faut rompre avec les turpitudes passées de dirigeants dépassés pour aller vers l’essentiel. Mohammed VI s'est rôdé à l'art de l'attaquediplomatique virulente, toute en douceur...

7/ Et maintenant ?

Le vote aura lieu et sera positif. Le Maroc intégrera l’UA et s’ajoutera aux 34 nations qui ne reconnaissent pas, ou plus, la RASD. Rien, dans le message du roi, ne permet de savoir si des conditions préalables ont été fixées pour ce retour. Il semblerait que non.

Et alors, le Maroc pourra se retrouver assis autour de la même table que les gens du Polisario. Et c’est là que le droit international reprendra force et vigueur car il sera possible, alors, de faire adopter une motion de suspension de la RASD, partant du principe qu’un territoire ne saurait être représenté par deux délégations. Or, le Maroc est un Etat connu et reconnu, en plus de ce qu’il apporte, ce qui n’est pas le cas de la RASD.

Le Maroc serait en droit de réclamer ce vote et ce vote sera en sa faveur. Il restera à savoir ce que feront alors Afrique du Sud, Algérie et Nigéria. Entériner ou claquer la porte, pour une longue traversée du désert.

Ce ne sera qu’une revanche sur l’histoire et un retournement de situation en faveur d’un Maroc revenu, sûr de lui, ayant pris le temps de s’imposer et de montrer ce qu’il est, ce qu’il sait et veut faire, et sa capacité à croiser le fer avec les plus grands pour faire entendre sa voix, et si nécessaire celle des autres (la crise avec Paris, le discours de Riyad, les discours de la Marche verte…).

Aziz Boucetta

Message intégral de Mohammed VI à l'UA



Articles Similaires





Les plus populaires de la semaine

Vidéos de la semaine





Newsletters

Nombre de visiteurs : 20740