Le wali, son terrain, le PJD et la (énième) crise au sein du gouvernement
L’affaire qui sera désormais connue comme celle du wali « Abdelwafi Laftit » fait de sérieux remous au gouvernement. La crise est désormais ouverte et avérée avec le communiqué publié dimanche tard dans la soirée par les ministres de l’Intérieur et des Finances, accusant le PJD et l’Istiqlal de s’être engagés dans une campagne électorale anticipée, à des fins politiciennes. Retour sur une crise qui a éclaté et qui s’est aggravée en moins de 24 heures.
Acte 1 : le wali Laftit a bénéficié voici quelques mois de la jouissance d’un terrain du domaine privé de l’Etat, au prix de 350 DH. Le problème est que ce terrain d’environ 3.755 m² est situé dans l’un des meilleurs quartiers de Rabat, la route des Zaërs, et que son prix est estimé à 4.000 DH, voire même 10 à 15.000 DH selon d’autres sources, mais dans une affaire comme celle-ci, la surenchère est de mise, et compréhensible...
Toujours est-il que la wali a payé, ou s’est engagé à payer, la somme de 1.314.250 DH, alors que selon les estimations, il aurait dû s’acquitter d’environ 13 millions de DH, soit un gain de plus de 12 millions de DH.
Acte 2 : le député USFP Mehdi Mezouari a le premier révélé l’affaire sur sa page facebook, et les choses prennent très rapidement sur les réseaux sociaux.
Acte 3 : Mohamed Yatim, porte-flingue parlementaire du PJD et toujours disponible pour monter au créneau, interpelle par écrit les ministres de l’Intérieur et des Finances sur ce qui semble être un conflit d’intérêt entre la fonction exercée par la wali et l’avantage qu’il a obtenu. Yatim est immédiatement suivi par les députés Istiqlal.
Acte 4 : Les deux Mohamed, Hassad et Boussaïd, respectivement ministres de l’Intérieur et des Finances, cèdent à la pression… et à la colère. Ils publient en soirée un communiqué de réponse, « pour éclairer l’opinion publique suite à la campagne et allégations menées contre la wali de Rabat-Salé-Kenitra ». Ils y expliquent en substance que « le terrain est réservé aux fonctionnaires et aux commis de l’Etat » depuis le temps du défunt Hassan II et que la procédure est très précisément définie par un arrêté du 26 décembre 1995. Soit. Mais les deux ministres ajoutent que « ce qui suscite l’étonnement est que cette campagne tendancieuse contre un wali de Région est menée par un parti politique et les médias qui gravitent autour de lui, alors qu’il eût fallu plutôt demander d’amender l’arrêté en question au lieu de s’en prendre à un haut fonctionnaire à l’excellente réputation et soucieux de l’intérêt public, tant il est vrai qu’un arrêté ne peut être amendé que par un autre selon la règle juridique. Il devient clair, si besoin est, qu'il s'agit d'une campagne électorale prématurée visant à engranger des gains électoralistes étriqués sous prétexte de mettre en œuvre les règles de la bonne gouvernance et éviter l'incompatibilité entre les intérêts personnels et les responsabilités publiques », conclut le communiqué.
La charge est sévère et l’attaque est rude. Mais il est clair que quand on connaît l’hostilité vouée par le PJD au wali Laftit en raison des relations plutôt exécrables de ce dernier avec le maire PJD de Rabat Mohamed Sadiki, on comprend que le communiqué des ministres met le doigt sur le véritable problème. Il s’agit bien d’un acte politique du PJD qui a repris à son compte les révélations du député USFP Mezouari et qui s’en est servi pour régler les comptes.
Par ailleurs, si l’opération est légitime et que le wali Laftit a bien le « droit » légal de bénéficier de ce terrain, l’aspect moral peut être engagé. Comment peut-on octroyer un terrain de près de 4.000 m², dans la zone de la route des Zaërs, à un fonctionnaire, aussi soucieux de l’intérêt public et aussi compétent et efficace soit-il ? L’opinion publique est interpellée, et a réagi.
Le PJD pour sa part, et comme le précise le communiqué, s’engage dans une campagne électorale, et l’implication de Yatim, l’homme des attaques politiques au parlement au nom du PJD, le prouve bien.
Cela étant, la réaction virile des deux ministres plonge le gouvernement, encore une fois, à deux mois et demi des élections, dans ce qui ressemble bien à une crise politique majeure. En effet, et connaissant la discipline interne du PJD, rien n’aurait été fait par Yatim sans l’aval du chef du gouvernement Abdelilah Benkirane… et si le PJD n’était pas monté au créneau, il est possible que l’Istiqlal, qui tente un rapprochement avec lui, n’ait pas réagi. De plus, le communiqué est cosigné par Mohamed Boussaïd, ministre RNI des finances, et qui avait eu un sérieux conflit avec Benkirane voici deux mois lors de la crise des enseignants stagiaires.
Les (premières) réactions
Le député USFP Hassan Tariq a estimé que le communiqué est l’œuvre d’ « amateurs » et qu’il est encore plus grave que l’affaire elle-même. Il demande la publication de la liste des « commis de l’Etat » qui ont bénéficié de pareille faveurs de l’Etat.
Et Benkirane, fidèle à lui-même, a demandé dans la soirée à ses « frères et sœurs du parti, aux militants et militantes, de ne pas répondre au communiqué des deux ministres dans l’affaire concernant le wali de Rabat ».
Une autre crise est désormais ouverte au sein du gouvernement, entre Benkirane et Mohamed Hassad plus soucieux de la solidarité de corps (l’Intérieur) que de celle du gouvernement, et Mohamed Boussaid, qui s’est solidarisé avec son collègue de l’Intérieur, quitte à donner un grand coup de pied (dont il est coutumier) à la cohésion gouvernementale.
Les prochaines séances au parlement promettent d'être houleuses, en plein vote d'une batterie de lois avant la fin de la législature.
Aziz Boucetta