Le roi baptise un boulevard du nom d’Abderrahmane el Youssoufi. Lectures et conjectures

Le roi baptise un boulevard du nom d’Abderrahmane el Youssoufi. Lectures et conjectures

Celui qui, dans son désormais célèbre discours de Bruxelles de 2003, espérait « ne pas perdre dans le proche avenir la faculté de rêver », aura aujourd’hui toute latitude de le faire. Disposer d’un boulevard à son nom, de son vivant, dans sa ville natale, est un événement qui laisse…rêveur. L’ancien premier ministre et premier secrétaire de l’USFP Abderrahmane el Youssoufi a son boulevard éponyme dans la ville du Détroit, inauguré par lui-même, conjointement avec le roi Mohammed VI, en pleines festivités de la fête du Trône.

Mais pourquoi un tel geste, unique et inédit, de la part du roi ? A homme exceptionnel ayant oeuvré d'une manière exceptionnel, pour lamonarchie, le roi rend un homma exceptionnel. Mais plusieurs autres raisons peuvent être suggérées, après un rapide retour sur la vie d’Abderrahmane el Youssoufi.

L’homme, âgé de 92 ans, a commencé sa carrière en 1943, ce qui fait de lui l’un des doyens politiques de ce pays, avec Bensaïd Aït Iddir, Mahjoubi Aherdane ou Mhamed Boucetta. Opposant de la première heure d’Hassan II, il a été jugé plusieurs fois, mais sa condamnation à mort n’a jamais fait l’unanimité des militants qui l’ont connu à cette époque, dont Ahmed Benjelloun, frère d’Omar.

Il passe une quinzaine d’années en France, en exil à Cannes, de 1965, date de la disparition/assassinat de son compagnon Mehdi Ben Barka, à 1980. En 1992, il devient premier secrétaire de l’USFP, à la mort d’Abderrahim Bouabid. Puis il repart à Cannes en 1993, dans sa fameuse bouderie contre le trucage des élections législatives de la même année.

En 1998, il devient premier ministre, le dernier, d’Hassan II, et il gère la transition de deux règnes et de deux siècles jusqu’en 2002. Il prêtera alors devant Hassan II le fameux serment dont personne ne sait vraiment grand-chose.

Cette année-là, son parti se classe premier aux élections, mais la primature est confiée à un homme du sérail, Driss Jettou. El Youssoufi quitte la politique, très fâché, et repart bouder en Europe, avant de rédiger son fameux discours de Bruxelles, vengeur et rageur certes, mais respectueux quand même.

Il est comme cela, el Youssoufi, un homme animé par de grandes valeurs, qu’il défend sans brutalité, hors confrontation virile, dans des bouderies entrées dans l’histoire. Durant son mandat à la tête du gouvernement, il a pourtant avalé bien des couleuvres, de la présence de Basri dans son gouvernement aux résistances de l’Etat à la mise en place des réformes, des adieux faits à ce même Basri suite à son limogeage en 1999 à l’interdiction de trois journaux, d’un coup, etc…

Depuis deux ans, on voit Abderrahmane el Youssoufi revenir plus souvent, quoique furtivement, sur la scène politique. On l’a vu, entre autres cérémonies, avec le roi et le président Hollande en septembre, puis il a affirmé dans un rare entretien à la presse que Mohammed VI lui demandait parfois conseil et que les liens n’étaient pas rompus.

C’est cette souplesse avec la monarchie, ces coups de colère so british, sa transition institutionnelle entre deux règnes, sa discrétion absolue après sa sortie du gouvernement, qui expliquent l’extraordinaire consécration qui lui a été faite ce samedi 30 juillet. Plusieurs lectures peuvent cependant être faites de ce geste royal (dans tous les sens du terme).

1/ La reconnaissance. Hassan II, sentant son règne et sa vie arriver à leurs termes, devait assurer à son fils une transition sereine. Il fallait donc un homme politique vertueux, intègre, à l’histoire personnelle immaculée, acteur de premier ordre du mouvement national, sans implication dans l’ancien règne et incontesté dans les rangs de son parti. El Youssoufi était l’un des rares, voire l’unique, à répondre à ce profil, affichant en plus une solide formation juridique d’avocat et de militant des droits. Les socialistes étant alors les plus remuants à l’époque parmi les vestiges du mouvement national, el Youssoufi avait œuvré à les faire adhérer au nouveau règne. Le palais a su se montrer reconnaissant, près d’une quinzaine d’années après certes,  mais la reconnaissance n’est pas tributaire du temps.

2/ La repentance. A son éviction et depuis, malgré une colère sourde mais rentrée, en dépit du discours de Bruxelles, el Youssoufi est resté fidèle et loyal. Deux rois lui ont offert une place de choix dans l’histoire du pays, et en retour il s’est abstenu de trop critiquer le choix de Driss Jettou pour la primature, cette décision que ses compagnons avaient qualifiée de « déviation de l’option démocratique ». Mohammed VI a-t-il, avec le temps, ressenti quelques remords à l’égard du désormais nonagénaire el Youssoufi ? Sans doute. Quoi de plus beau alors que baptiser l’avenue d’une grande ville du nom de celui qui aurait dû rester tranquillement en fonction, mais qui en est brutalement parti ?

3/ L’exemplarité. Depuis plusieurs années, le roi Mohammed VI dessine le portrait du politique idéal, vertueux, sachant renoncer à soi pour servir le pays et l’Etat… Depuis toutes ces dernières années, le roi a appelé les partis à soigner le choix et la sélection de leurs candidats. Mais depuis toutes ces années, force est de constater que la classe politique n’a rien su produire de vertueux et de  valeureux. Consacrer une personnalité telle qu’el Youssoufi est un signe, un exemple, une indication, pour les Benkirane, el Omari, Chabat et consorts…

4/ Le coup de com’. Le palais a réussi un joli coup, affichant une modestie de bon aloi en pleins fastes de la fête du Trône. Etre physiquement présent à la cérémonie de dénomination du boulevard, tirer le cordon d’inauguration conjointement avec son ancien premier ministre, applaudir et honorer ce vieil homme qui s’est tant battu et qui a su tant composer… Autant de gestes royaux montrant la personnalité réelle de Mohammed VI, modeste et simple. C’est ce que l’on voit à longueur de réseaux sociaux sur des photos avec des passants. Ce geste et cette image du roi applaudissant el Youssoufi entre dans la même catégorie… de la com, mais de la bonne com.

5/ Une nouvelle forme de consécration. Les Marocains se sont habitués à voir leurs rues baptisées du nom de personnages ayant œuvré pour leur pays, ou pour leur roi. Mais une fois morts. Ahmed Reda Guedira et Driss Slaoui étaient des conseillers d’Hassan II, Hachmi Filali était résistant, Larbi Ben M’barek était sportif et, comme bien d’autres, ils ont leurs noms sur les plaques de rues, d’avenues, de boulevards, de bâtiments… Le fait de baptiser une artère, une infrastructure, du nom d’un personnage vivant place ce dernier un rang au-dessus des autres. C’est comme une consécration de classe exceptionnelle. Le boulevard Abderrahmane el Youssoufi pourrait bien ne pas être le dernier à recevoir le nom d’un personnage public retiré des affaires, homme ou femme soit-il.

Suite à cette cérémonie, une plaisanterie a rapidement fait le tour des réseaux, déclinée en une phrase qui dit en substance qu’ « il est bien plus prestigieux d’avoir son nom sur un boulevard de Tanger, sans qu’on l’aie demandé, que sur le titre foncier d’un lotissement pour serviteurs de l’Etat, à Rabat, après avoir dûment sollicité cet avantage »... Particulièrement cruel pour l’actuel premier secrétaire de l’USFP et lointain successeur d’el Youssoufi, Driss Lachgar. Mais on n’a que les inscriptions qu’on peut…

Aziz Boucetta



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