Que retenir de l’invalidation de la candidature de Hammad Kabbadj à Marrakech ?

Que retenir de l’invalidation de la candidature de Hammad Kabbadj à Marrakech ?

Contrairement à ce qui est dit ici et là sur l’illégalité du rejet par le wali de la Région Marrakech-Safi de la candidature de Hammad Kabbadj au nom du PJD, la loi autorise l’autorité administrative à rejeter tout dossier de candidature, à la condition que cette décision soit motivée. Mais les choses sont plus complexes, à plusieurs niveaux.

Sur le plan juridique

La loi 27-11 sur la Chambre des Représentants détaille les conditions d’inéligibilité et d’incompatibilité, et aucune d’elles ne s’applique à Hammad Kabbadj. Or, conformément à l’article 25 de ladite loi, qui prévoit la motivation d’un rejet de candidature sans  mentionner « selon les conditions prescrites dans les articles X ou Y de la présente loi », le wali de Marrakech-Safi a justifié sa décision par les positions et attitudes passées de Hammad Kabbadj qui, selon le responsable, s’inscrivaient dans une logique de diffusion de la haine et de la discrimination, pouvant conduire à la violence. Ces éléments sont plus constitutionnels qu’ils ne relèvent de la loi 27-11, et leur appréciation ne peut revenir qu’à un juge.

Dans sa réponse en forme de lettre ouverte au roi, Hammad Kabbadj a expliqué que s’il était ce que le wali a dit qu’il était, il aurait dû être arrêté, jugé et condamné. Ce qui est exact. On ne sait pas encore formellement si Hammad Kabbadj compte saisir la justice ou non… Dans une lettre adressée au roi Mohammed VI, il affirmait en substance sa décision de ne pas porter son affaire devant les juges administratifs car, à ses dires, « ceux qui ont procuré les informations à la wilaya feront de même avec les juges ».

L’affaire est donc inédite. Les raisons invoquées par la wilaya peuvent être contestées devant la justice car ne figurant pas expressément dans la loi 27-11 ; et si Kabbadj n’este pas, il sera le premier perdant de cette affaire, en plus du fait d’avoir remis en cause l’indépendance de la justice, ce qui pourrait lui valoir une condamnation ultérieure. Si, en revanche, il attaque l’autorité administrative, il pourrait avoir gain de cause.

Mais si tel n’est pas le cas, et que les juges valident l’argumentaire de l’Intérieur, alors ils devront forcément transférer l’affaire devant une autre juridiction, au pénal, pour connaître des accusations d’incitation à la haine, et Kabbadj pourrait bien être jugé et emprisonné.

Sur le plan politique

Il ne fait pas de doute que si l’invalidation de la candidature de Hammad Kabbadj fait de très nombreux heureux parmi ses détracteurs, ses adversaires politiques et une partie de la société civile, elle mobilisera encore plus de membres du PJD et du mouvement salafiste de Marrakech et d’autres villes du pays.

En effet, et suite à la condamnation de la décision de la wilaya par le PJD, ce parti sera encore plus conforté dans son attitude de victimisation. De plus, rien n’interdit à Hammad Kabbadj de mener campagne au nom du PJD, et rien ne l’arrêtera s’il lui prend l’envie de sillonner le pays, à la rencontre de tous les bastions salafistes.

Sur le terrain politique, il semblerait donc que le ministère de l’Intérieur, en empêchant sa candidature, donnera plus d’audience au salafiste, et « offrira » de nombreux suffrages au PJD.

Sur le plan moral

Interdire la candidature de Kabbadj est une décision incontestablement salutaire, à plusieurs niveaux :

1/ Au sein de la société civile, cette invalidation est rassurante car l’homme a dans un passé récent développé des idées antisémites notoires, et affiché des positions misogynes désastreuses. L’empêcher d’aller au parlement, car il aurait été très certainement élu, dans une ville où les islamistes sont solidement enracinés, est un gage pour la frange moderniste et progressiste, et aussi pour les islamistes qui ne se reconnaissent pas dans ses positions, qu’il a dit avoir récusées, sans le faire d’une manière explicite.

2/ Au regard de la communauté international que le cas du Maroc intéresse, une élection d’un homme comme Kabbadj aurait eu des répercussions certaines, sur le tourisme, et sur la sacrosainte image extérieure du pays. Les médias internationaux, français, espagnols, américains, se sont d’ores et déjà saisi de cette affaire, et en ont fait des articles. Kabbadj ne devrait en effet pas être député de Guéliz, quartier touristique par excellence, et cela, le PJD et Benkirane surtout auraient dû le savoir, et éviter cet acte de provocation.

3/ Pour ceux qui feraient un parallèle avec Hammad Kabbadj et Abou Hafs, candidat à Fès au nom de l’Istiqlal, la comparaison n’est pas raisonnable, car Abou Hafs a purgé 10 ans de prison, dans laquelle il est entré salafiste jihadiste, et de laquelle il est ressorti clairement « repenti ». Il a, depuis sa libération, développé ses nouvelles conceptions de la religion, sur la liberté de conscience, sur la laïcité, sur une approche moderne et non salafiste de l’islam. Kabbadj, pour sa part, donne le sentiment de « jouer » avec ses idées, appelant à des positions rugueuses voici moins d’un an, et déclarant s’être rétracté, sans pour autant en donner des gages formels.

De plus, Kabbadj a pris récemment la défense de Fatema Nejjar dans son affaire de mœurs avec Omar Benhammad, tous deux surpris dans une voiture au petit matin près de Mohammedia. Kabbadj a cru bon de comparer Mme Nejjar à Aïcha, l’épouse du Prophète… Comme « repentir », on fait mieux.

Et maintenant ?

Il faudra donc attendre les prochains jours pour savoir comment réagiront les uns et les autres, les autorités d’une part et le PJD/Kabbadj de l’autre. Et on peut escompter dès à présent que le tribunal administratif sera saisi, pas tant pour restaurer Kabbadj dans son droit à se porter candidat que pour alimenter la chronique et « embarrasser » le ministère de l’Intérieur tout en auréolant le PJD et son candidat de la position de victime.

Dans le camp d’en face, il serait utile, au lieu de se féliciter de cette décision administrative, de multiplier les arguments pour justifier l’invalidation. Or, les autocongratulations se font de plus en plus nombreuses, donnant du grain à moudre à la machine électorale du PJD.



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