(Billet 1251)–CAN : il ne reste plus que nous deux, Frangins sénégalais, alors à nous deux !
Et au final, en finale, ils ne sont plus que les deux pays amis, les deux peuples frères comme on dit chez nous. Ils étaient 54 et on ne voyait plus qu’eux deux, dirait Brel… Maroc et Sénégal, l’affiche d’une finale autant rêvée ailleurs que redoutée, gênante même, au Maroc. Oui, car en plus de la volonté, de la rage d’emporter la CAN, les Marocains et les Sénégalais sont unis par plusieurs siècles de grande Histoire et de petites histoires.
Au Maroc, les Sénégalais sont chez eux ; ils le savent, ils le sentent, ils le disent. Au Maroc, les Sénégalais sont chez eux, et les Marocains en témoignent. Et ce qui vaut ici pour eux vaut chez eux pour nous. Dans les deux sens, les études des jeunes, les activités des moins jeunes, des naissances et des réjouissances, des partenariats et de la coopération, des complémentarités et une forte convergence, des rites et des rituels communs ; une complicité qu’on retrouve rarement ailleurs dans le monde, entre deux sociétés qui ont appris à vivre ensemble, à commercer, à guerroyer, à mener leurs combats de front… deux sociétés que rien ne pourra séparer, que personne ne pourra éloigner, dont l’histoire est gravée dans le marbre du temps et les esprits des hommes.
Oh bien sûr, il y eut cet épisode historique de la colonisation, quand les Français envoyaient leurs tirailleurs sénégalais maintenir l’ordre dans des villes marocaines turbulentes et mêmes rebelles. Interrogez un ancien de Marrakech, de Fès ou de toute autre grande ville marocaine et il vous dira comment les tirailleurs traitaient les tire-au-flanc et autres manifestants, sous les ordres du colonisateur. Mais tout cela est oublié car ces épisodes n’auront pas réussi à effacer les siècles passés faits d’amitié et de co-religiosité et les décennies à venir empreintes de connivence et de complicité.
Au lendemain des indépendances, l’amitié entre Sénégal et Maroc se prolongeait dans celle unissant les deux chefs d’Etat Léopold Sedar Senghor et Hassan II, et se reflétait dans cette pensée attribuée au dernier sur « le seul et même pays » que sont le Maroc et le Sénégal. Quelques décennies plus tard, le roi Mohammed VI accomplissait un acte certainement unique dans les annales des Etats du monde : adresser en temps de paix un discours officiel et solennel à sa nation, à partir du territoire d’un autre pays. C’était le discours du 6 novembre 2016, quand les Marocains furent frappés de stupeur de voir leur roi s’adresser à eux à partir de… Dakar !
Une grosse amitié, donc, qui perce encore et traverse toutes les parois de la confrontation footballistique, comme on le constate lors de cette CAN. Le public marocain soutient son équipe nationale, et c’est normal, naturel, et il n’a témoigné qu’amitié et respect pour les Sénégalais. Mais, pour autant, les Marocains iront-ils jusqu’à accepter que la coupe ne soit pas leur à la fin du match ? Non, définitivement non ! C’est notre CAN, nous l’avons attendue longtemps, trop longtemps… Nous n’avons pas remporté de titre depuis 50 ans, et ce n’était même pas une finale mais une sorte de championnat bizarre… et nous n’avons pas organisé de CAN sur notre sol depuis 1988 ! Il était plus que temps pour nous de recevoir le gotha africain du football ; c’est aujourd’hui fait, et de quelle manière ! Il est donc désormais aussi plus que temps pour nous d’accrocher ce trophée continental à notre tableau de chasse, où il doit bien rester un emplacement libre…
Il y a bien sûr quelques couacs dans l’organisation, comme ces terrains dépeuplés en début de compétition… ou cette gare de Rabat surpeuplée à l’arrivée des Sénégalais de Tanger… il y a bien quelques énervements des supporters du Sénégal, et c’est naturel ! Personne n’a jamais dit que nous étions infaillibles et les Marocains n’ont pas la prétention de l’être. Mais rien de bien grave… pendant que les joueurs s’échauffent les muscles, leurs supporters s’échauffent les esprits, voilà tout.
Que se passera-t-il donc ce dimanche, sur la pelouse rbatie du complexe Moulay Abdallah ? Les Marocains applaudiront bruyamment, acclameront musicalement, accompagneront puissamment leur Onze, et ils chahuteront gentiment les amis Sénégalais, et cela se produira certainement dans une ambiance bon enfant. Stressée, crispée, mais bon enfant. Nous sifflerons le Sénégal, mais poliment ; nous huerons leurs attaquants et leurs défenseurs, mais aimablement. Ce soir du dimanche 18 janvier, il y aura un gagnant et… un déçu, mais un déçu satisfait de savoir le trophée qui lui a échappé entre des mains amies.
Il ne reste plus donc que nous deux, nous et nos amis, nos frères… les mauvais perdants sont partis, les persifleurs sont partis, les envieux sont partis, les haineux d’à côté sont aussi heureusement partis, même tardivement. De cette CAN le monde gardera le souvenir d’une organisation parfaite… d’infrastructures hors-normes… d’une gestion de flux professionnelle… d’une mobilité inter et intra-urbaine assurée, d’erreurs vite rattrapées… d’un public merveilleux, sympa, enjoué, rieur, espiègle.
Une CAN réussie. Elle est peut-être la meilleure qui ait été jusque-là organisée, ou pas, et cela importe peu. La CAN marocaine est un succès, elle fut une fête, elle demeurera un excellent souvenir et s’imposera comme une référence inoubliable. Merci aux organisateurs CAFiens, aux autorités marocaines, aux publics continentaux, aux médias d’ici et d’ailleurs, et même à ceux d’à côté qui nous ont fait bien rire !
Et que le Maroc l’emporte !
Aziz Boucetta