(Billet 1260) – Ksar-el Kébir : Sauver des vies, c'est bien, assurer la dignité c'est mieux
Le Maroc devient de plus en plus reconnu pour ses succès qui s’enchaînent, mais il est aussi connu par sa négligence à bien finir ses projets et ses chantiers. On l’a vu lors de la CAN où tout avait été soigné, sauf la communication autour de tout ce qui a été justement si bien fait. Pour les inondations/crues du nord du royaume, tout est bien fait, tout a été anticipé, tout a été prévu. Mais la suite risque d’être moins aboutie.
Pour cette affaire, à l’inverse de la CAN, la communication est bien calibrée. Le ministère de l’Intérieur, en plus de ses équipes de secouristes et de son administration territoriale extrêmement bien rodée, a mis en place une cellule de communication très bien organisée, aussi bien pour informer les populations sinistrées des mesures prises et à prendre que pour rassurer l’ensemble de l’opinion publique. Nationale et internationale.
Nous avons tous vu les images des différents corps mobilisés, de l’administration territoriale à l’armée, de la police à la gendarmerie, des forces auxiliaires aux auxiliaires tout court. Des moyens impressionnants, zodiacs, camions, hélicoptères, ambulances, autocars. Les populations de Ksar el-Kébir et de la région ont été prévenues à l’avance des risques d’inondations, et elles ont reçu l’information de l’ordre d’évacuation vers des lieux plus sûrs, et même les élus sont montés aux créneaux pour s’adresser à leurs administrés.
Résultat : plus de 170.000 personnes ont été évacuées en bon ordre et relogées, les uns chez les familles et proches, les autres dans des camps d’hébergement montés en un temps record et offrant le maximum possible de confort et d’intimité. Cela rappelle la maîtrise dont avaient fait montre les autorités publiques pour la crise Covid, puis pour le séisme d’al Haouz et environs, et aujourd’hui pour les inondations. Cela n’est absolument pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une vision prospective de l’Etat face à des catastrophes naturelles auxquelles il est de plus en plus exposé.
Voilà ce qu’en dit la Banque mondiale : « Depuis 2008, et avec le soutien de la Banque mondiale, le Maroc a accompli des avancées considérables dans le renforcement de sa résilience aux catastrophes naturelles et aux aléas climatiques. Le pays est passé progressivement d’une approche « post-catastrophe », axée sur la réponse aux situations d’urgence, à une démarche d’anticipation, tournée vers le renforcement de la résilience, qui met l’accent sur la réduction des risques, la préparation aux catastrophes et la protection financière ».
Cela est une source de fierté pour notre pays, de sécurité pour nos populations et d’admiration du monde. Disons-le.
Mais, pour autant, les inondations dans le nord et les sombres perspectives qui se dessinent à l’horizon constituent des drames personnels. Si on ne peut que féliciter le ministère de l’Intérieur et Abdelouafi Laftit personnellement, avec les généraux Mohamed Berrid et Mohamed Haramou, avec Abdellatif Hammouchi, on ne peut que constater, et même regretter, l’absence des membres du gouvernement. Pourquoi ? Parce qu’avec les 170.000 personnes évacuées, ce sont 170.000 sorts familiaux qui se jouent et autant de drames personnels qui se nouent dans la région septentrionale du royaume.
Pensons donc à tous ces gens qui ont perdu leurs moyens de subsistance, qui vivaient confortablement dans leurs logements et qui sont aujourd’hui sous des tentes, qui ignorent combien de temps va durer leur calvaire et leur incertitude. L’épicier et le pharmacien, le médecin et le plombier, le vendeur ambulant de légumes et les chauffeurs de taxis, les gardiens de voiture et les tenanciers d’échoppes, les malades sous traitement et les détenus locaux… tous ces gens ne savent pas ce qu’ils vont devenir. L’Etat le sait peut-être, le sait sans doute, mais les sinistrés restent dans l’expectative. La loi 110-14 a été adoptée pour cela, pour assurer entre autres « la protection financière » évoquée et louée par la Banque mondiale. Louée par la Banque mondiale mais diluée par les autorités gouvernementales qui hésitent, tergiversent, louvoient avant de… passer à autre chose.
Une exception cependant, pour le séisme d’al Haouz en 2023. Il aurait été difficile de faire autrement car le drame a touché toute la population de toute une région, avec des morts, des blessés, des sans-abris, des enfants déscolarisés, des familles entières ruinées. On pourrait en dire autant pour la tragédie qu’a connue la ville de Safi en décembre 2025.
Mais il en va autrement pour le nord du pays, cette fois. En effet, et avec toute la considération pour tous les sinistrés, contrairement à Safi, où les inondations furent brusques et limitées dans le temps, ou pour le Haouz, où les destructions furent énormes mais aussi circonscrites dans le temps, nous sommes aujourd’hui confrontés à un phénomène dont nul ne peut prévoir la fin. Les pluies peuvent toujours abondamment tomber, avec les dégâts qu’on sait, et les populations victimes, physiquement sauvées, voient leurs sorts s’aggraver de jour en jour sans aucune visibilité. Un appauvrissement général des habitants de la région est à craindre.
La balle est dans le camp du chef du gouvernement qui, seul, peut déclarer l’état de catastrophe naturelle, en vertu de la loi 110-14 ; il prend cette décision en fonction de l’avis à lui soumis par une Commission de suivi des événements catastrophiques et, dans le cas où cette décision est prise, le Fonds de solidarité contre les événements catastrophiques est activé pour recenser les sinistrés et éventuellement les indemniser.
Soyons clairs, le Maroc, à l’instar des autres pays, développés et riches soient-ils ou non, ne peut faire face à tous les dégâts, indemniser toutes les victimes, solutionner tous les drames personnels ou collectifs. De la même manière que malgré toutes ses politiques anticipatives, il ne peut, n’a pu et ne pourra éviter les catastrophes. A l’impossible nul n’est tenu, mais élargir le champ des possibles serait bienvenu.
Combien de temps faudra-t-il pour que Ksar el-Kébir et environs reprennent des couleurs, que les rues et artères soient déblayées, que les logements soient réparés, que les activités reprennent et que les vies retrouvent leur cours ? La réponse n’appartient à personne, mais les populations sinistrées, si elles n’ont perdu aucune vie, ne doivent pas toutefois perdre leur dignité.
Que l’Etat institue une taxe spéciale pour venir au secours de ces populations, ou qu’il dégage des fonds pour dédommager et/ou réduire les préjudices subis, ou qu’il fasse appel à cette extraordinaire solidarité citoyenne dont les Marocains savent faire preuve… tout est possible. Il faut juste observer les choses quelques instants pour prendre la mesure du drame qui se déroule sous nos yeux et de la paupérisation générale qui menace cette région.
Aziz Boucetta