(Billet 1259) - Akhannouch s'en va... un monde nouveau nous appelle

(Billet 1259) - Akhannouch s'en va... un monde nouveau nous appelle

Maintenant, c’est officiel, Aziz Akhannouch a quitté la présidence du RNI, ce qui signifie qu’il quittera la politique, du moins officielle et officiellement, en septembre prochain, au soir des élections législatives, que le RNI l’emporte (ce qui serait surprenant) ou pas. C’est Mohamed Chaouki qui le remplace, mais dans le fauteuil de la présidence seulement. En effet, qu’on le veuille ou non, Aziz Akhannouch aura marqué à jamais le RNI et Mohamed Chaouki, sa créature politique.

Cela est visible à travers les larmes abondantes versées après la fin du discours du sortant par lui-même et ses proches collaborateurs, et en premier Rachid Talbi Alami qui paraissait, et qui était très certainement, sincèrement ému par les propos du désormais ex-président du parti. Oui, M. Akhannouch aura marqué son parti qu’il a transformé, structuré, mobilisé et mis en ordre de marche. Oui, comme le dit Abdallah Tourabi, Aziz Akhannouch a une pensée politique, qui est globalement la transposition de la méthode du privé au public, à travers le concept de « l’opérationnalisation », qui consiste à « délivrer », à concrétiser ; cela diffère sans doute de la conception généralement admise de la politique (éloquence, recherche des équilibres politiques, …) mais cela est en soi une position, une posture politique.

Bien que l’heure du bilan n’ait pas encore sonné, on peut dire que celui d’Akhannouch est consistant, « sur le papier ». L’expression, généralement péjorative, ne l’est pas dans le cas présent car plusieurs textes ont été adoptés, comme la Charte d’investissement, la réforme du système de la santé, la réforme de l’éducation, la réforme du système judiciaire, l’introduction des peines alternatives et des nouvelles règles sur les chèques… Pourquoi alors utiliser l’expression « sur le papier » ? Parce que bien des choses restent à faire ; parce que des abus ont été enregistrés ici et là, un peu partout ; parce que le népotisme, le clientélisme, le favoritisme… Mais le Maroc, et le prochain gouvernement, pourront s’appuyer sur des textes qui existent désormais et qui attendent d’être réellement mis en œuvre.

Le mandat d’Aziz Akhannouch aura permis de poser plusieurs règles et encore plus de textes, cela est incontestable. Il reste maintenant leur réelle et désintéressée mise en pratique.

Cela étant, et c’est bien regrettable pour lui, malgré ces incontestables acquis, il restera de ce passage décennal de M. Akhannouch à la tête de son parti et de son mandat quinquennal à la présidence du gouvernement, sa piètre communication. Le sortant n’a pas compris ou n’a pas voulu comprendre que la politique sous la constitution de 2011 est et doit être inscrite sous le signe de la politique, car un chef du gouvernement, équivalent de président du Conseil, n’est pas simplement un premier ministre, le premier des ministres. Cela implique de la communication, de l’explication, de la proximité avec la population et la classe politique et pas seulement et uniquement avec ses amis et ses partisans. Là, Aziz Akhannouch a totalement failli.

L’autre travers de cette séquence Akhannouch dans la politique marocaine aura été marquée par de puissants, de très puissants, de trop puissants relents de conflits d’intérêt. Et le tort et la tare de M. Akhannouch sont de ne pas en avoir eu cure. Que l’on en juge : nommer au gouvernement ou lors du remaniement des (très) proches de lui, ex-collaborateurs d’Akwa Group ou ex-actionnaires de ses filiales, enterrer toute législation sur l’enrichissement illicite ou le conflit d’intérêt, avoir agi en coulisses pour le limogeage de plusieurs chefs d’institutions constitutionnelles chargées du contrôle de la bonne gouvernance, s’être tu face et suite aux conflits d’intérêts l’impliquant personnellement, avoir laissé le ministère de la Justice et Abdellatif Ouahbi agir à sa guise pour le Code de procédure pénale, pour la loi sur les avocats …

A l’instar d’autres milliardaires arrivés à la tête des édifices politiques de leurs pays (chacun ayant ses spécificités), M. Akhannouch a écrasé la classe politique de tout son poids, comme Silvio Berlusconi, Donald Trump, Thaksin Shinawatra, Rafic (puis son fils Saad) Hariri, et d’autres encore en leur temps. Partisans et opposants n’ont plus de marge de manœuvre ni de mouvement depuis 2021, de la même manière qu’au sein du RNI, la présidence d’Aziz Akhannouch était incontestée. Tellement indiscutable qu’aujourd’hui, avec son successeur au RNI Mohamed Chaouki, le parti plonge dans l’inconnu. Et dans le vide. En effet, comment continuer de faire fonctionner un parti sans l’argent et la puissance de l’ancien chef de ce parti ?

Et de la même manière que ses pairs capitaines d’industrie à la tête de leurs gouvernements, M. Akhannouch n’avait que peu d’appétence pour la vox populi, pour la critique, pour l’empathie. Comme eux, il laissera derrière lui une classe politique boursouflée, à la recherche d’une hypothétique rémission, et une population désabusée, désillusionnée, déçue, comme les jeunes l’ont bruyamment et colériquement montré en octobre dernier.

Il reste encore quelques mois à Aziz Akhannouch à la tête du gouvernement, car il serait très surprenant qu’il soit reconduit, étant entendu que M. Chaouki ne saurait faire ce que son riche et puissant prédécesseur a réalisé et sachant que même en cas d’incertaine victoire du RNI aux prochaines législatives, le roi Mohammed VI a installé la tradition de désigner le chef du parti arrivé premier comme chef du gouvernement. Et dans l’intervalle de ces quelques mois, les autres partis déploieront tout ce qui est en leur pouvoir pour convaincre les électeurs. L’opposition commence déjà à ressusciter et à donner de la voix, et les deux autres formations de la majorité se remettent désormais à espérer.

La grande question est de savoir si, en quinze ans de ministère de l’Agriculture, en neuf ans de présidence du RNI et en cinq ans de présidence du gouvernement, Aziz Akhannouch n’a pas irrémédiablement abîmé la politique dans ce pays. Dans l’attente de la réponse à cette question, dans la perspective de son retrait de la vie politique, et dans le cadre du respect dû aux gens du RNI, Aziz Akhannouch mérite notre respect pour avoir servi, exactement de la même manière que MM. Benkirane ou Elotmani avant lui, toutes choses étant égales par ailleurs…

Le jugement politique peut être établi sur sa personne et sa politique, le jugement de l’Histoire attendra un peu, et le jugement de valeur ou des valeurs restera l’affaire de la justice et de la seule justice. Si elle l’estime nécessaire.

Aziz Boucetta



Articles Similaires





Les plus populaires de la semaine

Vidéos de la semaine





Newsletters