(Billet 1289) - Abdelmalek Alaoui "explique" le Maroc de 1956 à aujourd'hui  

(Billet 1289) - Abdelmalek Alaoui "explique" le Maroc de 1956 à aujourd'hui  

Ce n’est pas une recherche académique, mais dans ce livre on en apprend autant… ce n’est pas un roman mais il se lit aussi aisément… Abdelmalek Alaoui n’en est pas à son premier essai ou même coup d’essai, sinon il aurait transformé celui-ci en coup de maître. Oui, entrer, lire et sortir de « Maroc, le défi de la puissance » (éditions du Cherche Midi) est une entreprise qui change la connaissance qu’on peut avoir de l’histoire récente du royaume, depuis son indépendance en 1956. Voyage au cœur de cet ouvrage.

Abdelmalek Alaoui est le fils de Moulay Ahmed Alaoui, un personnage très particulier et haut, très haut en couleurs, que les moins de vingt ans n’ont – malheureusement pour eux – pas connu. Leurs aînés leur raconteront peut-être un jour l’histoire politique de ce ministre/vizir, presque ininterrompue durant le long règne de Hassan II ; et c’est dans la proximité de ce personnage que son fils a grandi, ce qui donne une consistance particulière à ce qu’il raconte dans son livre car les informations qu’il y rapporte, il les tient de première main. Et puis, économiste et essayiste, il a la ressource nécessaire pour porter un regard analytique sur les sept dernières décennies, un regard multidimensionnel tant politique que social, démographique ou encore diplomatique. Abdelmalek Alaoui ayant été pour ainsi dire aux premières loges avec son père et son entourage, son livre prend position, commente, explique, devenant davantage un acte politique qu’un simple essai.

575 pages, un pavé, appelle-t-on d’ordinaire ce genre de livre. Sans prétendre à l’exhaustivité d’une recherche académique ou d’une production universitaire, le « défi de la puissance » fait une narration linéaire, chronologique de l’histoire du pays durant ces soixante-dix dernières années ; et il se trouve que diviser cette période en tranches et organiser le livre dans cette logique fait sens. Que ceux qui connaissent l’histoire récente du Maroc y songent, et que ceux qui ne la connaissent pas se plongent dans le livre ; ils découvriront ce royaume très singulier dont l’auteur dit qu’ « il avance rarement en ligne droite, il trace sa route par inflexions successives tel un navire cherchant son cap ». Vrai et faux en même temps !

En effet, la proposition est exacte car sous Mohammed V, le Maroc s’est retrouvé livré à lui-même et devait donc s’organiser un peu à l’aveugle, cherchant ici et là la voie à emprunter, et avec Hassan II, chaque décennie eut un titre particulier, et dans le livre un chapitre dédié, contraignant le Maroc à avancer par « inflexions successives » : les idéologies dans les années 60, le Sahara dans les années 70, l’économie dans les années 80 et la lente transition politique depuis le début des années 90, jusqu’à la mort du roi.

En revanche, l’affirmation de M. Alaoui se dilue ensuite, depuis le début du siècle, depuis le début du règne de Mohammed VI ; le Maroc avance alors à sa vitesse, celle du temps royal, qui prend son temps pour aller là où une vision longtermiste, intégrée et cohérente doit le mener. Avec Mohammed VI, il n’y a plus d’ « inflexions successives », mais des orientations claires et/ou des corrections décisives. Le temps s’écourte car le tempo accélère et, désormais, les tranches sont de cinq années en moyenne.

Si, avec Hassan II, le Maroc devait se construire et prendre forme, les choses se faisaient dans le désordre, imposées, contraintes. Abdelmalek Alaoui montre bien les différentes interactions entre un mouvement national qui se cherche au lendemain de l’indépendance et une monarchie qui devait gérer la combinaison de la turbulence politique, de l’incertitude économique, de la transformation démographique et de l’évolution sociétale. Le récit se divise entre analyse, anecdotes (Eisenhower et les dattes) et révélations (« Dans cette cour où tout se sait et rien ne s’avoue, la politique n’est jamais loin de la tragédie »). Et ainsi va la narration du long règne de Hassan II, comme si avec Abdelmalek Alaoui, le lecteur prenait de la hauteur, embrassait et parcourait les 38 ans du règne du souverain, avec une vue globale, s’arrêtant à chaque étape importante et en en expliquant les interactions avec d’autres faits importants. Ainsi de la dialectique entre politique et économie, entre Sahara et économie, entre tout cela et l’ajustement structurel, entre ce dernier et la transition/ouverture politique. Tous les faits, événements et bouleversements relatés sont connus, mais Abdelmalek Alaoui en montre les corrélations et souligne les interdépendances ; tout y passe, des solitudes du roi aux troubles sociaux, des années de plomb aux libéralisations successives, des ambitions politiques aux contrariétés économiques, de Driss Basri au Gatt et de la « funeste » campagne d’assainissement et de l’intervention du prince héritier à la préparation de la succession… jusqu’à l’aube du 21ème siècle qui, au Maroc, point un 23 juillet 1999 vers 15 heures, du moins officiellement.

Avec Mohammed VI, le siècle change, les règles évoluent, les menaces se précisent, la société est plus exigeante et les dynamiques sociales, politiques, économiques et diplomatiques se dessinent, d’abord floues et opaques, puis de plus en plus affinées. Le nouveau souverain doit aller vite, transformer ce qui le doit et réformer le reste. Comme déjà indiqué, l’heure n’est plus à l’hésitation et encore moins à l’improvisation mais à la décision. Le roi s’y attelle et induit les réformes : la mémoire et la réconciliation avec l’Instance Equité et Réconciliation, le social avec la Moudawana et l’INDH, la sécurité au lendemain des attentats de 2003, et les infrastructures, la construction et l’aménagement du pays,… Le lecteur avisé sait tout cela parfaitement, mais en ignore peut-être les ressorts et les articulations, les dessous et les défis ; M. Alaoui, de son observatoire bourré d’informations et d’indiscrétions, en donne ici aussi les détails, certaines coulisses, quelques anecdotes.

On apprend ainsi par exemple, cette forme de continuité entre les deux rois sur le lien entre la construction de routes et la création d’une industrie automobile ; sous Hassan II, on perçait des routes et on lançait la Somaca, et avec Mohammed VI, on passe aux autoroutes et à Renault Tanger. La logique est la même, l’envergure des projets change. Dans les années 2010, l’auteur explique les soubassements de l’ « accélération industrielle », aboutie, et les nécessités de l’élargissement des partenariats diplomatiques (en rappelant les crises avec Obama et Hollande en 2013 et 2014), la percée africaine et l’avancée démocratique.

La question du Sahara ayant été centrale ces cinquante dernières années au Maroc, Abdelmalek Alaoui a choisi d’y consacrer un chapitre dédié. Il y explique les enjeux et les évolutions, les pièges et les remises en question, les succès et les revers, les prémisses et certaines coulisses. Narration sobre mais précise, narratif mené à la hussarde mais s’arrêtant aux étapes principales. Le lecteur précise ses connaissances et fixe ses arguments sur ce demi-siècle, entre le 6 novembre 1975, ou les Marocains ont marché dans les sables, au 31 octobre 2025, quand ces mêmes Marocains sont sortis dans leurs villes pour fêter la résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU.

L’ouvrage s’achève sur un chapitre en forme de conclusion prospective ; ce que penserait le lecteur au sortir de cette longue narration analytique, l’auteur l’a lui-même fait, pour lui-même, transformant ce livre en cet acte politique déjà mentionné. Abdelmalek Alaoui fait ce constat que « le Maroc n’est pas dénué de stratégies, mais de femmes et d’hommes imprégnés de la réelle volonté de les exécuter », d’où les failles, les fractures et les ruptures. Oh que oui, pourrait-on sobrement rétorquer !…

Les failles sont identifiées, comme la légitimité des partis, le renoncement des élites, la non-inclusion du modèle économique, avec cette phrase lourde de sens car terriblement vraie : « Nos politiques ont privilégié la crédibilité extérieure à l’impact social intérieur » ! Et à côté de ces failles, les fractures, sur les territoires, en matière de genre, pour les aides sociales, dans la dépendance industrielle. Et plus graves sont les ruptures, essentiellement dans l’agriculture et aussi, et surtout, dans cette explosive problématique des jeunes, leur éducation, leur emploi, leur confiance. Ou méfiance !...

Abdelmalek Alaoui conclut son essai sur sa vision, à lui, pour le Maroc. Un royaume qui a tout pour réussir, qui a su utilement traverser les soixante-dix dernières années, tantôt en fonçant droit devant, tantôt en louvoyant pour contourner les écueils. Aujourd’hui, pour l’auteur, le Maroc est sur une ligne de crête, entre complaisance et autosatisfaction d’un côté, pessimisme et défaitisme de l’autre. Et quand on est sur une ligne de crête, la seule voie est d’avancer, de foncer, de faire preuve d’audace. D’y croire car, pour paraphraser Obama, « yes, we can » !

Aziz Boucetta

 

« Maroc, le défi de la puissance », Abdelmalek Alaoui - Editions du Cherche Midi.

En vente dans toutes les librairies du Maroc, 250 DH.

 

 

 



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