(Billet 1285) – Le discours 'horribilan' de M. Akhannouch
Lors de ces cinq dernières années, correspondant au mandat de la majorité et du gouvernement Akhannouch, une chose s’est produite dont on parle peu : les Marocains ont changé. Ainsi présenté, le constat est un peu étrange, mais il est exact. Les Marocains ont évolué dans leur rapport à eux-mêmes, à leur pouvoir politique et à l’étranger.
C’est très certainement la période Covid qui a entamé cette évolution silencieuse ; confinement, gestion de la pandémie, stress multiples, restrictions diverses, doutes récurrents mais confiance retrouvée… La qualité de l’organisation mise en place face à la situation sanitaire, malgré certaines défaillances, a été au niveau requis. Puis il y a eu l’épopée sportive au Mondial de Qatar, où les Marocains ont brillé, pas seulement sur la pelouse mais ailleurs (engagement et engouement du public, sécurité, bonne humeur générale, « l’épisode des mères » des joueurs, …). On peut ajouter à cela l’intransigeance croissante du Maroc au sujet de la question du Sahara et la fermeté à l’égard de certains pays, à leur tête la France… Tout cela, plus d’autres choses, a contribué à une sorte d’évolution sociologique des Marocains, qui a atteint son acmé avec la séquence GenZ, laquelle a consacré l’arrivée sur la scène d’une nouvelle jeunesse libre et libérée, complexe et décomplexée, exigeante et intransigeante.
C’est là que consiste le véritable changement opéré au sein de notre société. L’émergence progressive du prince héritier Moulay Hassan souligne assez nettement la place de plus en plus prépondérante de la jeunesse dans le tissu social et économique national. Le roi Mohammed VI ne s’y est pas trompé, qui a initié et favorisé un assouplissement des règles de candidatures pour les jeunes de moins de 35 ans, même si les conditions annoncées au départ ont été significativement durcies par la suite.
Et c’est ce que la classe politique semble ne pas prendre à sa juste mesure, ainsi qu’on l’a pu voir par exemple lors de la présentation du bilan de la mandature par son chef Aziz Akhannouch ; un discours fleuve, un discours bilan, horribilan pourrait-on dire, agaçant par sa suffisance, exaspérant d’arrogance et de trituration des chiffres. Aziz Akhannouch a ceci de contrariant qu’il donne le sentiment de s’adresser à un public crédule et à une classe politique docile ; il déroule ses chiffres auquel même le plus benêt des destinataires ne saurait donner crédit.
Dans le discours de présentation de son bilan, Aziz Akhannouch a réussi à unir l’opposition, et même à y adjoindre un de ses « alliés », en l’occurrence le parti de l’Istiqlal. Toujours en avance sur ses pairs, le PJD est monté à l’assaut, décortiquant les chiffres et critiquant M. Akhannouch, mettant en avant Driss el Azami el Idrissi froidement factuel et Abdallah Bouanou qui pourrait être plus convaincant s’il était moins glapissant. Le PPS dénonce l’écart entre le bilan et la réalité des choses, le MP s’additionne à lui pour dénoncer un bilan trop optimiste. Et, d’une manière générale, comme en témoignent les commentaires ici et là, dans les médias et sur les réseaux sociaux, seuls le RNI et quelques entrepreneurs chanceux défendent le bilan, d’une façon encore moins convaincante que celle de M. Akhannouch.
Au final, puisque nous sommes en phase de bilan, un peu prématuré quand même, nous pouvons retenir de ce gouvernement qu’il a installé un cadre réglementaire pour les grandes réformes lancées au Maroc (éducation, santé, investissement, travail, …). Pour le reste, globalement, le bilan reste mitigé, pour ne pas dire mauvais : pouvoir d’achat en baisse, chômage en hausse, présence politique affaiblie, contestation sociale – essentiellement des jeunes – renforcée. Et une solide implication dans la « démoralisation » de la vie publique, avec pratiquement aucune initiative en matière d’éthique : pas de loi sur l’enrichissement illicite, ce qui aurait singulièrement servi contre bien des créatures virevoltant autour du RNI et de son chef, pas d’avancée en matière de lutte contre la corruption, pourtant nécessaire pour mettre une société en ordre de marche, aucune règle encadrant le conflit d’intérêt, qui a explosé sous cette mandature… L’absence d’éthique aura créé une nouvelle classe d’entrepreneurs bleus ou aspirant à bleuir (comme les kessaba auxquels il s’est si maladroitement adressé), donnant naissance à une sorte d’allégeance économique d’un genre nouveau à Aziz Akhannouch, qui pourrait se le voir reprocher…
Dans l’intervalle, ainsi que dit plus haut, la société a changé, mais aussi les contextes national et international. La mandature qui commence en octobre prochain devra tenir compte de ces évolutions, apprendre à parler à une jeunesse survoltée (on se souvient tous de ces images douloureuses de fourgons de police ou de gendarmerie attaqués, piétinés, brûlés, et leurs occupants molestés, presque lynchés !…), s’engager résolument dans l’implication de tous dans le développement du pays, sans préférence, sans clanisme, sans favoritisme. Et surtout anticiper et faire face aux différents, très nombreux et importants défis internes et externes à venir et qui, eu égard à leur importance, réduiront le Mondial 2030 à un simple tournoi sportif…
La majorité Akhannouch, de laquelle aujourd’hui même ses alliés/composantes œuvrent à s’éloigner, aura créé une rupture entre population et politique, entre éthique et politique, entre développement inclusif et avantages exclusifs. Cette majorité, dont les deux membres que sont le PAM et l’Istiqlal, endossent une grande responsabilité dans le plongeon éthique qu’elle a induit, aura été désastreuse sur le plan social et politique.
Il appartiendra désormais aux Marocains, société civile, opinion publique et classe politique, d’oublier cette séquence et de s’atteler à mettre en place une vraie majorité, avec de vrais députés, qui parlent vrai, qui agissent vraiment, qui ont le sens de l’engagement politique.
« Le Maroc d’aujourd’hui n’est pas le Maroc d’hier », aime à dire Nasser Bourita, et il a raison. Un Maroc nouveau est né, ambitieux, une jeunesse nouvelle est là, intransigeante, et un monde nouveau nous interpelle… Il nous appartient de mettre en place un nouveau paysage politique, avec de nouvelles figures, de nouvelles pratiques, de nouvelles ambitions et perspectives. Pour oublier cette mandature 2021-2026, l’une des plus mauvaises de l’histoire du Maroc moderne.
Aziz Boucetta