(Billet 1303) – Prix et pouvoir d’achat, l’Istiqlal au pays des merveilles !

(Billet 1303) – Prix et pouvoir d’achat, l’Istiqlal au pays des merveilles !

On la voyait venir de loin, la faute, et on savait qu’elle allait tôt ou tard advenir, mais le plus étonnant est qu’elle fût commise aussi grossièrement. Quand les prix des produits de première nécessité avaient commencé à grimper, puis à scandaleusement exploser, on savait que les choses n’étaient pas claires, que la spéculation battait son plein et que l’Istiqlal se gardait bien de battre sa coulpe. Il n’avait pas eu le cran d’agir comme il l’aurait fallu, et aujourd’hui, comme prévu, il en paiera le prix. Et pourtant, il n’était pas nécessaire d’être grand clerc, polytechnicien ou ayatollah pour prévoir ce qui allait immanquablement arriver…

C’est dans le cadre des conférences de l’Alliance des économistes istiqlaliens, la dernière édition s’étant tenue à Casablanca cette semaine (photo), que son président Abdellatif Maâzouz, que le secrétaire général Nizar Baraka, que le ministre de l’Industrie et du Commerce Ryad Mezzour sont venus marteler au sujet du pouvoir d’achat et de l’envolée des prix leurs « yacafocon » (‘il n’y a qu’à’, et ‘il faut qu’on’). Ils ont causé, proposé, et surtout osé.

Cette semaine en effet, et en mars, et à d’autres occasions cette année, le parti de l’Istiqlal, son secrétaire général, ses ministres, ses cadres et ses organisations parallèles ont sillonné le pays et les salles de conférence pour discourir sur le pouvoir d’achat, soliloquer sur la protection du pouvoir d’achat et même disserter sur l’augmentation du pouvoir d’achat. Or, dans ce bel et étrange pays qu’est le nôtre, le pouvoir d’achat a été sévèrement rogné ces dernières années, essentiellement sur les prix des produits de première nécessité, légumes, fruits, viandes… début 2023, l’inflation de produits alimentaires franchissait la barre des 20% et les prix des viandes entamait son envol. Apparurent alors les mots de « channaqa » et autres « fraqchia », d’invention istiqlalienne.

Les Istiqlaliens de tous grades et de toutes fonctions s’étaient alors répandus un peu partout, télés, agoras diverses, sites numériques, parlement (discrètement), instances internes, pour expliquer qu’ils comprenaient le désarroi des populations, pour révéler qu’ils fulminaient contre les spéculateurs, et pour, finalement, montrer qu’ils n’y pouvaient rien et qu’au gouvernement, le seul maître à bord était le RNI et son chef. L’Istiqlal a toujours eu une propension au grand écart, un pied dans le gouvernement, un pied dehors, le corps dans la majorité, le cœur dans l’opposition ; mais il le faisait avec talent et calcul, pas par pusillanimité.

Pendant des années, il était possible à l’Istiqlal de renverser la table, ou au moins de frapper fort dessus, de rappeler les autres ministres des autres partis de la majorité à leurs devoirs, de limiter la spirale spéculationniste (qui dépasse la pratique spéculative)… ou de simplement faire son travail, car les prix ont flambé à cause des spéculateurs, souvent intermédiaires dans le circuit commercial, et que ce dernier relève de la tutelle gouvernementale du Commerce, lequel est dirigé par Ryad Mezzour, ministre istiqlalien. Et pendant que les autres partis de la majorité et leurs dirigeants riaient doucement dans leur coin des malheurs de leur allié rose, les ministres istiqlaliens désemparés s’agitaient partout, multipliaient les grands moulinets, déroulaient leurs grandes phrases… et étalaient au grand jour leur impuissance. Une impuissance qui, avec le temps, devenait complicité.

Ryad Mezzour avait dit sur un plateau télé qu’il y avait 18 spéculateurs et qu’il les connaissait ; Nizar Baraka expliquait urbi et orbi qu’il ne fallait surtout pas quitter le gouvernement car l’Istiqlal était « sérieux » et qu’il avait « le sens des responsabilités ». Puis l’opposition avait émis l’idée d’une commission d’enquête parlementaire, ce merveilleux outil placé par des législateurs vertueux entre les mains de parlementaires supposés sérieux, pour établir des vérités et apporter des réponses. Las… les trois partis de la majorité avaient refusé, préférant une mission d’information, dont on attend toujours les résultats !

Et voilà qu’aujourd’hui, l’Istiqlal, comme une fleur, comme une rose, vient au-devant de gens qui ont encore une certaine résistance et une vague envie d’écouter et leur dit que le parti, ses chefs, ses sous-chefs et ses apprentis/aspirants-chefs ont la ferme intention de prendre les choses en main, de diagnostiquer le problème et d’en trouver la solution. Alice (tiqlal) au pays des merveilles…

Sauf que maintenant, les choses sont différentes, et de toute évidence, l’Istiqlal ne l’a pas compris ! Ce parti est membre d’une coalition coupable, oui coupable, d’avoir laissé les prix s’envoler, artificiellement, presque pénalement. Il a refusé ce que la morale politique et l’audace politicienne auraient exigé, en l’occurrence une enquête parlementaire. Il a tergiversé pour prendre les grandes mesures d’organisation des circuits de distribution, qui relèvent pourtant de lui à travers le ministère du Commerce.

Et, plus grave, infiniment plus tragique, il a protégé les « fraqchia » et leurs protecteurs au sein de la majorité, en pliant face au chef du gouvernement et en cédant face à la force du RNI. Il fallait le dire, nous l’avions dit ; il faut le répéter, nous le faisons. En 2021, l’Istiqlal avait trop facilement cédé à l’appel des maroquins, et en 2026, les Marocains risquent de ne pas répondre à son appel !

Alors que faire ? Les solutions, on les connaît mais elles n’ont pas été appliquées par ce gouvernement, dont sa composante istiqlalienne. Alors, avant de dérouler des discours et de présenter des solutions, il appartient à l’Istiqlal, pour s’inscrire dans sa longue tradition historique, d’admettre sa faute de complicité, d’éventuellement s’en excuser, avant de proposer – avec humilité – les solutions qui existent, et qui auraient déjà dû être mises en œuvre. Nizar Baraka pense évacuer le problème en clamant vouloir éviter « les surenchères électorales » ; Nizar Baraka se trompe.

Les sondages au doigt mouillé, les seuls qui existent au Maroc, donnent pourtant presque tous l’Istiqlal premier le 23 septembre au soir. En toute honnêteté, on ne voit pas un autre parti pouvoir valablement et efficacement accéder à la pole position et diriger le prochain gouvernement. L’Istiqlal en a l’envergure, ses cadres en ont la compétence, et son programme a de l’épaisseur.

Mais hier, il lui manquait l’audace de s’opposer, et aujourd’hui, il lui reste à trouver l’humilité de s’excuser. Ensuite, tout devrait redevenir possible…

Aziz Boucetta



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