(Billet 1318) – Les notables aux élections… moins d’argent, plus d’entregent

(Billet 1318) – Les notables aux élections… moins d’argent, plus d’entregent

A chaque élection, le mot revient en force et les partis se mettent hâtivement et activement à la recherche de cette catégorie de personnes, incontournables dans les élections au Maroc. Le notable n’est pas seulement cette personne qui vit, qui vient et qui vainc, en achetant des voix à tour de bras, la chose est plus complexe et le concept même de notable a évolué au fil du temps. Pour l’élection à venir, les partis cherchent toujours des « notables », mais aux profils changés, qui évoluent à mesure de l’avancée de la société.

Depuis que les élections sont organisées au Maroc, l’argent en constitue un élément fondamental et les notables étaient cette catégorie de personnes qui s’engageaient avec (et pas dans) les partis, en dehors de toute idéologie mais en fonction des promesses reçues. De ce fait, le terme « notable » a été galvaudé et sorti de ses contextes historiques et sociologiques. Une immersion dans la science politique marocaine et dans les écrits de certains de ses grands noms montre que le notable est aussi ancien dans les équilibres politiques au Maroc que les différentes dynasties qui s’y sont succédé, à des modes et selon des critères évolutifs et évoluant.

Ainsi, pour Abdallah Laroui, les notables urbains (oulémas, commerçants) et ruraux (chefs de tribus, caïds) formaient les fondements du pouvoir central, engagé dans une négociation permanente avec ces élites, ce qui menait à une sorte de compromis : les notables acceptaient l'autorité spirituelle et temporelle du Sultan en échange de la garantie de leurs privilèges locaux, fiscaux et fonciers. Puis les choses ont changé, les formes ont évolué, le droit a fait irruption dans le système mais, globalement, le concept de notable s’est maintenu au fil du temps. Et ensuite vient Rémy Leveau, dont le titre du livre « le Fellah marocain, défenseur du Trône» est éloquent, évoquant l’appui de la monarchie sur les élites rurales pour le prémunir et le protéger de la submersion par la bourgeoisie urbaine, nationaliste et porteuse d’idées (r)évolutionnaires ; ces notables devenaient de fait les intermédiaires entre le makhzen et les populations rurales. Cela explique assez largement le recours des partis « makhzéniens » des années 60 du siècle dernier à ces notables ruraux, comme ce fut le cas du FDIC d’Ahmed Reda Guedira et du MP d’Abdelkrim Khatib et de Mahjoubi Aherdane.

Plus récemment, l’intellectuel marocain Mohamed Tozy, dans son livre co-écrit avec Béatrice Hibou « Tisser le temps politique au Maroc », crée un lien entre le fait du notable et la réalité du néolibéralisme, qui a commencé son introduction dans les années 80 du 20ème siècle. Pour les deux auteurs, le concept de « notable » a changé de forme et de configuration, intégrant désormais des profils plus divers et diversifiés, plus urbains et porteurs peu ou prou de l’idéologie néolibérale, apparue dans les années 80, confirmée une décennie après et inscrite dans la pratique gouvernementale depuis l’avènement du gouvernement actuel. Pour Tozy et Hibou, les notables ruraux existent toujours, mais se sont « modernisés », épousant les conditions économiques et évoluant au sein des structures politiques : ce sont les notables locaux « multi-positionnés ». Anciennement élites rurales, agricoles, ces catégories ont évolué, étendant leurs activités, formant et instruisant leurs progénitures et intégrant les structures institutionnelles. Certains sont devenus « agrégateurs » par la grâce du plan Maroc Vert, ce qui constitue sans doute un élément d‘explication du succès du RNI (dont le président, lui-même fils d’ex-notable au sens de Leveau, est resté ministre de l’Agriculture 14 ans durant avant de devenir chef du gouvernement) aux élections de 2021.

Avec l’introduction du scrutin par liste dans les années 2000, et avec l’évolution du marché et les nombreuses réformes administratives, de nouveaux notables apparaissent, entrepreneurs, gestionnaires, élus locaux, animateurs de la société civile… Ils sont les nouveaux intermédiaires, dont la puissance n’est plus seulement la puissance et l’argent mais aussi, en plus, l’influence et l’entregent.

Mais le principe général reste toujours le même, l’intermédiation entre pouvoir central et populations, urbaines et/ou rurales. C’est ce qui justifie la course des partis politiques vers ces profils, essentiellement à l’approche des élections. L’objectif est de parler aux populations, de les amener à porter leurs suffrages sur tel ou tel parti. Avec l’élection au mode proportionnel (quel que soit la nature du reste) et l’instruction/formation progressive et soutenue des populations/électeurs, l’argent compte moins que l’adhésion raisonnée et réfléchie. Les partis étant peu ou pas représentés sur les territoires, ils ont donc besoin de relais locaux d’influence et d’intermédiation.

Dès lors, ce ne sont plus seulement les partis dits de l’administration qui recrutent dans les rangs de ces nouveaux notables, mais l’ensemble de la scène politique. Récemment, le secrétaire général du PPS Nabil Benabdallah, tout en récusant avec force l’association meeting politique/agapes populaires justifiait aussi l’adhésion d’un notable d’Essaouira, défini par lui comme « jeune, instruit, héritier d’une fortune honnêtement bâtie » ; le même Benabdallah avait aussi souri à une influenceuse réputée, avant que cette dernière ne change d’avis… De même que le PAM, agacé par la fâcheuse multiplication de ses notables embastillés pour activités illégales et/ou crapuleuses, est à la recherche de profils qui redoreraient son blason terni, à l’image d’un Fouzi Lekjaâ, dont l’influence populaire n’est évidemment pas fondée sur l’argent électoral, ou encore d’un Yanja Khattat, jusque-là membre influent de l’Istiqlal, mais auquel le PAM offre semble-t-il mieux.

Il reste le problème de l’adhésion politique, et donc de la solidité de l’opération électorale en particulier, politique en général. Les « notables nouveaux » sont plus instruits, plus « recommandables » que leurs aînés, mais leur attachement politique à un parti considéré ne s’inscrit pas dans une logique idéologique, mais se fonde sur les places disponibles dans les partis et sur d’éventuelles affinités personnelles avec des responsables de ces formations. Ainsi, Aziz Akhannouch avait quitté le RNI pour rester au gouvernement, puis y était retourné comme président : l’actuel président du RNI était voici quelques années encore un cadre en devenir du … PAM ! Et à l’Istiqlal, l’un de ses éminents dirigeants, par ailleurs ministre, Abdessamad Qayyouh, évoluait au PND avant de devenir, après son défunt père, un haut-chef du parti. Les famille Akhannouch et Qayyouh sont très introduites et influences dans le Souss, Yanja Khattat dans l’extrême sud du royaume, Fouzi Lekjaâ un peu partout.

D’autres partis cherchent à attirer des profils d’influence et de connaissances, pour améliorer leur image, moderniser leur réflexion ou élargir leur base électorale. L’un de ces exemples est Samir Chaouki, candidat PJD aux prochaines législatives ; par son investiture, le PJD cherche à intégrer une société civile qui lui est encore fermée, mais que Samir Chaouki, journaliste connu et reconnu, peut lui permettre d’intégrer. Toujours la logique de l’intermédiation, hier avec le monde rural, puis avec les populations, indistinctement, et aujourd’hui, d’une manière plus affinée, avec la complexification de la société marocaine.

Mais, remarque… Si notre démocratie se tenait vraiment bien, dans le scrutin, dans le profil des candidats et dans la stratégie des partis, le Maroc disposerait d’élus locaux qui gagneraient en puissance avec le temps, et ce sont ces élus locaux qui deviendraient alors les véritables et efficaces intermédiaires entre les pouvoirs centraux et les populations/électeurs. La question des notables et de leur place au sein de l’opération électorale n’est pas une fatalité, et sa solution réside simplement dans la naissance d’une véritable classe d’édiles, de maires, si tant est que la volonté existe et que les décisions suivent.

Le Maroc pourrait ainsi se passer des « notables » à chaque élection.

Aziz Boucetta

 

 



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