(Billet 1332) – Lekjaâ/Talbi : en politique, on touche le fond… mais courage, creusons !
Ce n’était déjà pas rose ni même morose, et là, c’est la nécrose ! La politique, chez nous, au Maroc, n’est pas dans sa meilleure forme… Nous sommes à moins d’un mois d’élections qu’on annonce comme cruciales, et elles le sont. Hélas, si la demande de politique émanant de la société et des électeurs (du moins ceux des citoyens qui le seront) est vivace, c’est au niveau de l’offre politique que le problème devient préoccupant. Très préoccupant. Et le dernier épisode, celui de la fuite du bureau politique (BP) du RNI, n’en est que la dernière manifestation.
Que s’est-il passé lors de ce BP déjà fameux ? Suite au phénomène de transhumance des personnels politiques d’un parti à l’autre, et surtout après la survenue de Fouzi Lekjaâ au PAM, où il semble déjà prendre la tête, le RNI s’alarme et s’enflamme. Il organise une réunion de son instance dirigeante et là, en visioconférence, Rachid Talbi Alami s’en prend à cette transhumance, avec focus sur le cas Lekjaâ. Le président de la Chambre des représentants et dirigeant de la première heure du parti critique cette pratique, fulmine contre l’absence de règles du jeu, se réclame des règles de la FIFA pour les mercatos (allusion fine au cas Lekjaâ) et jure que le patron du foot national n’obtiendra jamais le ministère des Finances !! Il termine sa harangue en martelant que « la politique, ce sont des principes et des prises de positions ! ». Curieux quand même que cette vérité nous vienne du RNI…
L’intervention a fuité, puis elle a été abondamment commentée sur les réseaux, par des journalistes, des intellectuels de renom ou des internautes lambda sans nom. Mais le problème n’est pas Rachid Talbi Alami, qui au final a eu une discussion franche et supposée confidentielle avec ses pairs, donc dans un style libre, sur un problème qui se pose à eux. Rien d’anormal qu’il ait dit ce qu’il a dit, il est même dans son rôle. Le problème, les problèmes sont ailleurs.
1/ La fuite. Qui a fait fuiter cet enregistrement ? Si c’est une taupe ou un indélicat, l’affaire devient assurément triste et très, très vile, montrant une part de ce dont est capable notre classe politique, mais que voulez-vous, quand on sème la médiocrité, on récolte ce qu’on a… quand on sait que le président (en titre) du RNI est un ancien ambitieux du PAM et que le PAM vient de récupérer un membre du BP du RNI, tout est possible. Le PAM a même récupéré l’ancien président de la région de Dakhla-Oued Eddahab (en pleines discussions sur le plan d’autonomie, cela fait désordre…), et le RNI vient de perdre, il y a quelques jours, un membre de son BP, transhumé vers le PAM. Il est donc tout à fait plausible qu’un autre membre du BP ait fait circuler l’enregistrement.
Mais il est aussi envisageable que cette fuite soit volontaire… L’échange entre MM. Talbi Alami et Chaouki est apaisé, comme convenu, et surtout prudent, maîtrisé. Et comme la réunion est en visio, il est difficile d’enregistrer une conversation avec la qualité de cette fuite… Dans ce cas, le RNI, ulcéré et mortifié par le surgissement de M. Lekjaâ sur la scène politique, aurait passé ses messages à qui de droit, avec la prudence requise et recommandée en pareille situation ; les choses sont donc dites, mais comme elles le sont dans un cadre supposé être interne, les apparences sont sauves.
2/ Le cas Lekjaâ. On en parlait depuis longtemps, et cela était envisagé par les états-majors des partis depuis plusieurs semaines. C’était leur scénario catastrophe que personne au sein des partis politiques (PAM compris) ne souhaitait ; même Fouzi Lekjaâ ne semblait lui-même pas très convaincu par cette initiative. Interrogé sur la question par AlJazeera à la mi-juin, le ministre du Budget avait montré une certaine fébrilité dans sa réponse. A tort ou à raison – mais certainement à raison –, la classe politique et ses commentateurs sont convaincus que si M. Lekjaâ a sauté le pas, c’est qu’il y a été autorisé, voire incité ; et que dans cette configuration, c’est pour être chef du gouvernement en cas de victoire du PAM… laquelle victoire devient plus que possible et même presque certaine avec le nouveau venu !
Dans ce cas, comment pourrait-il être chef du gouvernement alors qu’il n’aura même pas passé deux mois dans « son » parti ? Comment s’étonner d’une perte de confiance dans l’opération éminemment institutionnelle qu’est l’élection ? Comment éviter une large désaffection de l’électorat dans une élection qui sera sans contestation aucune légale, mais peut-être un peu moins légitime.
Alors, le RNI perd patience et le dit numériquement haut et fort. Quant à l’autre parti de la majorité, le troisième, l’Istiqlal, il semble avoir jeté l’éponge, aussi indigné que résigné, mais sans avoir l’audace de le dire haut et fort, comme le RNI, qui a bouffé du lion (de l’Atlas ?).
Et de fait, dans cet attelage de partis de la majorité, le PAM prend tout et s’accapare le reste, le RNI se rebiffe et l’Istiqlal devient « administratif » (dans le sens attribué à ce mot dans la logique et la pratique politiques marocaines). Résultat, les deux partis politiques que sont le PAM et le RNI deviennent les forces motrices de la politique partisane dans ce Maroc qui se targue de son histoire et de sa longue pratique politique, partisane ou pas. Et franchement, ce n’est pas une très bonne nouvelle pour la politique dans ce pays… dans ce pays qui, rappelons-le encore et encore, a connu un mouvement de jeunesse profond et massif en octobre 2025 et a vu ses enfants fuir, fuir, fuir cet été !!
Là aussi, là encore, on retrouve le Maroc à deux vitesses, celle rapide de la jeunesse et de l’ensemble de la société qui vont vite, qui aspirent à beaucoup, qui espèrent encore et qui, déçus et mortifiés, courent vers Sebta… et celle, plus lente, vaseuse, boueuse, de notre classe politique, qui avance lentement, infiniment lentement, vers quelque chose qui ressemble à la politique. C’est décourageant, c’est dangereux.
A part quelques-uns, les autres, presque tous les autres, font penser à ce refrain de Stromae : « Tous les mêmes, tous les mêmes, tous les mêmes et y en a marre ! ».
Osman, Bentaleb, Cheikh Biadillah, Benaddi, Boucetta, Khalifa, Yata, Oualalou, el Gahs, Sassi, Aherdane, Khatib… Ressuscitez ou guérissez, mais revenez, ceux d’aujourd’hui sont devenus incertains !
Aziz Boucetta
PS : Le RNI a publié un communiqué virulent contre le PAM auquel il impute la responsabilité de débauchage agressif de ses cadres, laissant entendre avec une certaine forme de menaces. Le PAM a rétorqué par un autre communiqué où il dément cette pratique et s’appuie sur une logique de « tu as commencé avant » ! Question : Comment fait ce gouvernement pour assurer la gestion des affaires courantes et l’élaboration du PLF ? Le Maroc a-t-il encore aujourd’hui un gouvernement ?