(Billet 1331) - Drôle de campagne… drôles en campagne

(Billet 1331) - Drôle de campagne… drôles en campagne

L’un des nombreux dégâts occasionnés par la majorité sortante est qu’elle fait tout pour devenir rentrante et que la pré-campagne législative actuelle est l’une des plus ennuyeuses, des plus indigentes et des moins pertinentes que l’on ait connues au Maroc. En attendant les futures et probables empoignades, nous avons droit aux habituelles fanfaronnades et peu trépidantes mascarades. Les politiques ont une excuse… ces cinq dernières années, la politique dans ce pays a été singulièrement et dangereusement abîmée et les chefs de partis ne savent plus sur quel pied danser, alors ils dansent n’importe comment.

Tour d’horizon… par ordre décroissant de mérite (électoral).

Le RNI. Le nom de ce parti rime avec déni, et le déni touche à peu près tout. Le RNI est probablement l’un des rares partis qui, de mémoire d’homme, se présente devant les électeurs en arborant une mine heureuse frisant l’arrogance, sans avoir réalisé ses engagements : pas de million d’emplois créées, pas de protection sociale globale réalisée (ou alors que le RNI accepte un débat public avec des experts), pas d’amélioration notable du taux d’activité des femmes, classe moyenne délaissée. Le RNI et son gouvernement ont refusé tout engagement à remédier à la corruption dans son sens large du  « fassad », et de fait ils n’ont rien accompli en la matière. Peut-être même l’ont-ils dopée…

On ne sait plus qui est le chef du RNI, celui qui avait dit ne plus l’être ou celui qui prétend l’être ? Le premier veut continuer d’exister et le second aspire à simplement exister. Mais au vu des meetings organisés, la seule chose qu’on peut dire est que l’argent coule à flots, et que la vénération d’Aziz Akhannouch demeure intacte.

Le PAM. Ce parti a toujours eu, depuis son surgissement estival en l’an de grâce 2008, un problème de chef et d’identité. C’est difficile pour un parti normal mais pour le PAM, c’est une aubaine car il peut tout dire sans se contredire. Le PAM a perdu certains de ses cadres, dont les plus éminents sont en prison, mais il a gagné Yanja Khattat venant de l’Istiqlal et de la lointaine et belle Dakhla, et surtout, surtout, Fouzi Lekjaâ, venu de nulle part. Ssi Fouzi ne règle pas la question de positionnement du PAM mais il apporte une solution à sa problématique du chef. Désormais, et au grand dam de Fatima Zohra Mansouri, c’est quasiment le patron du foot et du budget nationaux qui conduit la (pré-)campagne électorale du parti, répétant urbi et orbi que le PAM fera « ce que souhaite Sidna ». Curieux que les autres partis ne réagissent pas à cela… Hors les candidats venus de-ci de-là, le PAM s’est assuré d’un grand nombre de parvenus, des jeunes aux dents longues et des anciens à la mémoire courte.

L’Istiqlal. Il prend fait et cause pour la protection du pouvoir d’achat des Marocains et, comme première mesure phare, le parti a introduit le terme « fraqchia » dans le glossaire politique marocain ! Puis il est passé maître dans l’art de dire tout ce qu’il fera contre cette engeance, en se retenant de faire quoi que ce soit ; à cet effet, son ministre Ryad Mezzour, à force d’user et d’abuser de fichiers PDF Acrobat, a multiplié les acrobaties. Quant au patron Nizar Baraka, un peu furtif ces dernières semaines, il a inventé un nouveau mot d’ordre pour lutter contre cette invention du PAM qu’est le « gouvernement du Mondial » : il a eu cette trouvaille du « gouvernement du plan d’autonomie ». C’est beau, c’est émouvant, c’est exaltant, mais cela ne parle pas aux NEETs désespérés et encore moins aux GenZ désemparés. A part cela, l’Istiqlal a perdu Yanja Khattat mais a récupéré Driss Sentissi, transfuge du MP.

L’USFP. Rien de spécial, le parti continue de vivre sur les vestiges de l’histoire prestigieuse de ses Anciens et mais s’érode de jour en jour dans la fange boueuse de ses turpitudes et de ses incertitudes.

Le MP. Conduit par le très ambitieux et très remuant Mohamed Ouzzine, il perd Driss Sentissi mais gagne la tribu Chabat, père et fille, Hamid et Rim. Mohamed Ouzzine s’est engagé dans une guerre inutile et dangereuse contre le secteur des médias, laquelle guerre lui assure une présence sur les réseaux sociaux. En dehors de cela, il ne sait plus quoi promettre. Alors quoi ? Alors il danse.

Le PPS. Ils sont sérieux et résolument modernistes, affirmés et assumés. Le problème est que la société est conservatrice, même hypocritement. Son Lider maximo est aussi audacieux et crédible qu’immuable et bien malheureusement inaudible. En effet, avant de s’abstenir aux élections, le peuple veut des populistes… Nabil Benabdallah a beau parler vrai, ce n’est manifestement pas ce qu’attendent les électeurs !

L’UC. Parti né au 20ème siècle, il y est resté.

Le PJD. Il s’agit peut-être du seul parti politique marocain, avec le PPS, à faire de la politique, de la vraie politique. Il est passé maître dans la distribution des rôles : le patron Abdelilah Benkirane multiplie les saillies audacieuses et parfois frôlant le mauvais goût, l’impertinence et même l’insulte, mais ce faisant il racole des voix, et ses seconds dévoilent, décortiquent et dénoncent. Mais la rugosité du chef sert les concepteurs de la doxa ambiante et accroît un bashing du parti, présenté comme épouvantail. Or, comme le peuple aime, donc, les populistes et que Ssi Abdelilah est un excellent populiste, tout peut arriver, et ses concurrents/adversaires devraient s’en méfier. Cela étant, il faut dire qu’il est le seul (peut-être avec son ami du PPS) à tenir un discours politique cohérent, soulignant les maux de la société et insistant sur les difficultés des citoyens. A sa manière.

Les autres partis. Ils font ce qu’ils peuvent en attendant sans trop y croire que les voix électorales pleuvent.

Les jokers. Il s’agit de tous ces jeunes de moins de 35 ans qui se présenteront en candidats libres. Ils forment la grande inconnue de ce scrutin, qui se dévoilera dès cette semaine. Combien seront-ils à y aller ? Combien seront-ils à rouler pour leurs partis, dissimulés sous l’étiquette « jeunes de moins de 35 ans » ? Que promettront-ils et comment se comporteront-ils ? L’avenir proche le dira.

Dans l’attente, Aziz Akhannouch et sa doublure Mohamed Chaouki, Abdelilah Benkirane et Mohamed Ouzzine dansent, Nizar Baraka s’énerve avec prudence, Nabil Benabdallah s’indigne sincèrement et inutilement, Fouzi Lekjaâ se force à sourire et embrasse des têtes, flanqué de Fatima Zahra Mansouri et Mehdi Bensaïd qui serrent des mains, et les dents…

Pendant ce temps, les chantiers du Mondial avancent, le pouvoir d’achat recule, le plan d’autonomie est discuté loin des regards, les caisses de retraites s’assèchent, les fraqchia prospèrent, les jeunes s’en vont ou veulent s’en aller dans l’indifférence générale de nos politiques.

La drôle de (pré-)campagne bat son plein et les réseaux sociaux tournent à plein régime, mais qu’obtiendra le Maroc à l’arrivée ? Il est sérieusement à craindre de voir revenir le même type de majorité que celle que nous avons eue depuis cinq ans, une majorité faite de bric et de broc, qui devra cette fois gérer un Maroc confronté à une pléthore de défis. Le pays, qui a l’ambition déclarée de compter sur l’échiquier mondial, ne pourra pas la réaliser avec une classe politique faiblarde, avec un gouvernement aussi ridicule que le sortant. Autrement dit, sans front politique fort, entreprenant et audacieux, légitime en plus d’être légal, il sera très difficile pour le Maroc de continuer de prétendre avec une certaine crédibilité au statut de puissance régionale.

Il reste à espérer que les Marocains iront voter en masse pour, peut-être, bousculer des habitudes et démentir les pronostics. Les jeunes ont démontré leur intelligence politique et surtout leur impatience ; c’est à eux qu’il appartient de changer les choses, sans manifester leur colère comme en octobre dernier et sans tenter de fuir en masse comme en juillet de cette année.

Aziz Boucetta



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