(Billet 1364) – Carton rouge pour la Minurso

(Billet 1364) – Carton rouge pour la Minurso

Et ce qui devait immanquablement arriver un jour arriva… le Conseil de sécurité de l’ONU, réuni comme chaque année à la fin octobre pour renouveler le mandat de la Minurso, s’est achevé sur un désaccord spectaculaire entre Russes et Américains, les premiers opposant leur veto au projet américain de résolution, pourtant accepté par 11 membres sur 15, puis les seconds refusant à leur tour un projet russe qui a de toutes façons été rejeté car accepté seulement par 3 membres. Résultat, la Minurso devra quitter le Maroc, ouvrant sur une nouvelle phase de ce conflit.

Autre fait marquant, la quasi immédiate réaction du cabinet royal, qui claque comme un fouet : Rabat entend transformer la non-reconduction du mandat de la MINURSO en un tournant politique majeur. Le Maroc affiche sa volonté de mettre fin à une présence internationale vieille de 35 ans et de remettre en cause le cadre institutionnel par lequel les Nations unies continuent d'examiner le conflit ; néanmoins, Rabat entend présenter le changement de cadre diplomatique comme compatible avec le maintien de la stabilité sur le terrain.

En 2016 déjà, face à la partialité pro-algérienne de l’ONU du temps de Ban Ki-moon et de Christopher Ross, le Maroc avait demandé le départ d’une partie de la composante civile de la Minurso et, signe des temps alors, les deux anciens ministres des Affaires étrangères que furent Moulay Ahmed Laraki et Mhamed Boucetta demandaient explicitement le départ de la Minurso car le référendum, qui était l’essence même de son existence, n’était plus à l’ordre du jour. Le Maroc vivait donc mal la présence de cette mission, de ses véhicules, de ses symboles, d’un drapeau autre que les couleurs nationales sur son sol et de l’obligation de remettre des rapports réguliers à des militaires étrangers.

On pourrait considérer que le non-vote de la résolution est un échec cuisant pour Rabat. Mais ce serait mal connaître les ressorts de la diplomatie marocaine. Cette semaine, le Maroc était hautement représenté au Sommet Russie-Afrique, et en marge de ses travaux, Nasser Bourita a eu le 28 octobre un long entretien avec son homologue russe Serguei Lavrov. Ces deux-là ont blanchi des décennies durant sous le harnais diplomatique et ils se connaissent depuis trop longtemps pour se mentir. Le Russe a avisé le Marocain, lors de cette rencontre ou après, de sa décision d’opposer un veto au projet de résolution américain ; M. Bourita savait donc, le palais aussi, et cela a permis à Rabat de définir sa réaction et de prendre le temps pour rédiger le communiqué royal, transmis avant sa diffusion à Washington et Paris (peut-être aussi Moscou…).

On sait la finesse de la diplomatie royale et on connaît son sens de l’équilibre et son art de ménager les Grands et de naviguer entre leurs intérêts pour protéger les siens. Après la rencontre Bourita-Lavrov du 28 octobre, le Russe s’est envolé pour les Etats-Unis et y a discuté avec Marco Rubio ; selon le Russe, les deux parties ont entre autres discuté de leur coopération dans les enceintes multilatérales, notamment l'ONU. Il n’y a pas plus de détails, mais il est difficile de considérer que le Russe n’a pas entretenu son homologue de sa décision d’opposer un veto à son projet de résolution sur la Minurso. La réaction immédiate et ferme de Rabat après le double non-vote du Conseil de sécurité, actant du changement des paramètres juridiques et diplomatiques de ce dossier et le silence officiel d’Alger peuvent en effet laisser croire à une discussion triangulaire Washington-Moscou-Rabat, sachant que la rivalité historique russo-américaine est singulièrement atténuée par la proximité de Vladimir Poutine et Donald Trump et par les nécessités et les contraintes des évolutions géopolitiques dans le monde.

Le Maroc, par ailleurs connu pour sa prudence diplomatique, n’aurait pas annoncé le début du démantèlement de la Minurso et la fin de la saisine du Conseil de sécurité de la question du Sahara sans s’être préalablement concerté avec les grandes puissances ; de même que quand il annonce que « des actions similaires seront également menées prochainement au sein des autres organes de l’ONU », il doit préalablement avoir recueilli l’avis si ce n’est l’aval de ces mêmes puissances. Le Maroc est téméraire, mais pas suicidaire.

On aurait voulu, donc, enterrer cette Minurso discrètement et efficacement qu’on aurait pas procédé autrement, et la fulgurante réaction du Maroc le confirme. Tous les Etats concernés peuvent se considérer satisfaits : les Américains, en plus d’avoir encore un peu plus affaibli le Conseil et l’ONU, auront tenu leurs engagements à l’égard de Rabat, lequel a dernièrement multiplié les gestes et les gages de bonne volonté avec eux, notamment dans ses positions sur l’Iran et Israël ; les Russes n’auront pas « abandonné » leur allié algérien, qui pourra quand même crier victoire face à ce qu’il considère comme un échec marocain ; les Chinois maintiennent une distance égale entre les protagonistes ; et tout ce monde converge dans sa volonté d’affaiblir l’ONU. Quant au Maroc, il aura enregistré 11 voix en sa faveur pour la résolution présentée par les Américains, et il n’aura eu contre lui que 3 Etats ayant voté pour la résolution que Moscou a soumis au vote juste après ; le royaume obtient en outre ce qu’il souhaite depuis longtemps, le départ de la Minurso, et reprend ce faisant la main sur son territoire, œuvrant à le sortir progressivement des arcanes souvent malintentionnés ou très procéduriers de l’ONU et en se débarrassant de la Mission.

Si Rabat réussit à obtenir le dessaisissement du Conseil de sécurité, qui ne peut se faire que sur décision de ce dernier, il portera son action sur l’Assemblée générale pour extraire le Sahara marocain de la liste des territoires non autonomes et de l’examen de sa situation par tant d’organes onusiens. Le Maroc, qui attend de récupérer son territoire depuis un demi-siècle, deviendrait alors le fer de lance (ou le héros malgré lui) de l’échec de l’ONU, puisqu’après ces cinquante années et le refus de la communauté internationale de constater les évolutions des acteurs du conflit, il deviendra désormais seul gardien de son territoire et de ses frontières, avec néanmoins le risque militaire que cela comporte.

En effet, en 2022, Omar Hilale avait déclaré que « si les Nations unies se retirent de la zone tampon, le Maroc serait en droit de reprendre la partie de son Sahara qui a été remise à la Minurso », c’est-à-dire revenir à la situation antérieure à l’accord de 1991. Dans le même temps, et dans l’attente d’une position officielle d’Alger autre que la fadeur du communiqué de sa diplomatie, les médias algériens avertissent que « si les forces marocaines franchissaient le Mur et avançaient en direction des frontières algériennes, elles exposeraient la région à une confrontation, dont les conséquences dépasseraient largement le théâtre sahraoui ». Et quand le communiqué royal précise que « le Maroc demeure fermement attaché au cessez-le-feu, dans le strict respect de son intégrité territoriale, de sa sécurité nationale et de la quiétude de ses citoyens », et qu’on sait que le Polisario a déjà tiré des roquettes sur des localités marocaines, occasionnant des dégâts humains et matériels, on serait en droit de s’inquiéter sur un possible embrasement. Si le Polisario mène une action hostile, ce ne pourra être que depuis la partie orientale du Mur et alors le Maroc (s’il ne l’a pas fait avant) réagira et la récupérera, et dans ce cas, le Polisario ne pourra plus désormais s‘activer qu’à partir du territoire algérien, avec les conséquences juridiques et militaires qu’on peut imaginer.

Cela intervient simultanément à un activisme remarqué d’Alger sur son flanc sud, sahélien, où il a repris l’initiative après plusieurs années de rupture avec les pays de l’Alliance des Etats du Sahel. Les relations avec le Mali se sont améliorées après une période de troubles diplomatiques et militaires ; avec le Niger, les relations sont arrivées à ce point d’entente qu’Alger, pour la première fois depuis 1973, a envoyé hors de son territoire vers le nord nigérien un contingent pour « la protection des intérêts énergétiques communs, et en application de l’accord bilatéral de coopération militaire ». En 2020, une révision constitutionnelle avait en effet autorisé le président à décider de l’envoi de contingents de l’Armée nationale populaire hors des frontières, sous réserve d’accord du parlement, obtenu pour la première fois cette semaine.. Ce dynamisme algérien soudain au Sahel ne saurait laisser indifférents ni Russes ni Américains, qui guetteront donc ce qui se passe dans cette partie maghrébine de l’Afrique qu’ils auront tous deux contribué à sérieusement secouer avec leurs résolutions croisées de ce 30 octobre.

C’est donc à l’aune des relations internationales, de la reconfiguration des alliances, des intérêts croisés, de la lecture des évolutions des rapports de force entre grandes puissances, et aussi de l’approche adoptée face aux enjeux régionaux, qu’il faut lire ce qui s’est passé ce vendredi 30 octobre au Conseil de sécurité. Il ne faut pas négliger aussi de suivre la position du Maroc qui, fidèle à l’habitude de sa diplomatie, œuvre à sinuer entre les intérêts des grands et à s’engouffrer dans toute voie qui s’ouvre devant lui, prenant des risques mesurés et calculés quand il le faut.

Aujourd’hui donc avec l’ONU, comme avant avec les pays de l’Union européenne, Rabat hausse le ton et durcit sa position. Que s’est-il passé pour que le royaume prenne ce risque diplomatique avec l’ONU et s’expose à une escalade par nature imprévisible avec les milices du Polisario et leurs protecteurs algériens ? Les prochains jours, avec la réunion du parlement en congrès ce 2 novembre, apporteront des débuts de réponse à une situation opacifiée par le croisement de tant d’intérêts, par les incertitudes géopolitiques et par la confiance augmentée du Maroc en lui-même.

Aziz Boucetta



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