(Billet 1358) – Il faut revigorer le soldat Istiqlal !

(Billet 1358) – Il faut revigorer le soldat Istiqlal !

Toute vérité n’est pas bonne à dire, a-t-on coutume d’affirmer, et c’est en effet sage… Mais il est des moments où ces vérités, plutôt réalités, deviennent importantes à rappeler. Le gouvernement El Mansouri est enfin connu, avec ses quatre partis, ses forces et ses faiblesses. La présence du parti de l’Istiqlal dans cette majorité, dans cet exécutif, est une force, mais le parti de l’Istiqlal lui-même présente moult faiblesses. De la réponse apportée à ces faiblesses dépend la reprise de force de l’Istiqlal, et l’affirmation de celle de l’ensemble du gouvernement.

Né voici plus de 80 ans, le parti l’Istiqlal a connu les affres de la lutte pour l’indépendance, l’un de ses fondateurs les plus prestigieux Allal el Fassi a été exilé près d’une décennie au Gabon, et plusieurs de ses cadres ont été emprisonnés par les Français, une partie exécutée, avant que le parti auréolé de sa participation à l’indépendance ne noyaute les premiers gouvernements du Maroc, et qu’il n’en dirige même un lui-même en 1958. En 1959, il connut sa scission historique qui a donné naissance à l’UNFP, et y a survécu ; puis il a croisé le fer avec l’Etat marocain et ses hommes forts, en l’occurrence le général Oufkir, dans les années 60. Puis il a appelé à voter « non » au référendum constitutionnel de 1970, puis décidé le boycott de celui de 1972. S’en suivent alors deux décennies de hauts et de bas, avec une participation aux gouvernements d’Ahmed Osman et Maâti Bouabid de 1976 à 1983, avant d’en arriver à une forme de rupture avec l’Etat en 1993 après le refus de Mhamed Boucetta, et donc de son parti, de former un gouvernement abritant Driss Basri. Voilà, sommairement, la prestigieuse histoire de l’Istiqlal, qui a commencé à s’éroder avec la phase Abbas el Fassi, plus consensuel, et qui a entamé sa déliquescence morale avec Hamid Chabat, avant de renouer avec le prestige et de retrouver son âme depuis l’élection de Nizar Baraka à sa tête en 2017, jusqu’à ces deux dernières années et surtout ces derniers mois…

L’actuel chef du parti fut ministre, deux fois, et président du CESE, outre plusieurs fonctions occupées dans cet intervalle. Mais force est de constater que depuis quelques mois, le parti de l’Istiqlal traverse une période à vide, où les mauvaises décisions succèdent aux positions douteuses.

1/ Attaque personnelle contre le secrétaire général ministre de l’Eau et de l’Equipement. En mai 2026, une sombre affaire éclate, avec l’objectif de ternir l’image de Nizar Baraka en l’accusant d’avoir acheté cash un terrain sous-évalué à Rabat. Tout est faux, l’attaque est ignoble et ignominieuse, mais le ministre-secrétaire général décide de ne rien dire et de ne rien expliquer, laissant la rumeur enfler. Elle s’éteignit par la suite, laissant quand même des séquelles…

2/ Refus des commissions d’enquête sur l’affaire des viandes. En 2025, l’Istiqlal avait tourné le dos aux demandes de l’opposition de former une commission d’enquête sur les subventions accordées aux producteurs et importateurs de viandes, pourtant noyés sous un déluge d’argent public ; en juin 2026, le parti a tergiversé dans l’affirmation d’une position claire sur une autre initiative de commission d’enquête, disant oui mais pensant non. Puis il a refusé aussi, dans la foulée, le vote d’une proposition de loi sur le plafonnement des prix des hydrocarbures,

3/ Absence de campagne électorale nationale. L’Istiqlal a semble-t-il décidé de se contenter d’une stratégie de préservation des acquis électoraux, locaux. Cela a conduit à ne pratiquement pas mener de campagne nationale, invisibilisant ainsi le parti qui, comme c’était attendu, a reflué. Lors de cette campagne, les Istiqlaliens (du moins ceux qui connaissent l’histoire de leur parti et le parcours de ses dirigeants) avaient eu une solide nostalgie des campagnes passées. Qu’ils ont tue, par prudence.

4/ Incroyable couac lors du Conseil national post-électoral. Alors que rien ne le laissait attendre, voilà Nizar Baraka qui survient devant son pupitre et lance à une salle surchauffée que « le Conseil national du PAM a décidé que le RNI ne sera pas dans la future majorité ». Hourra général, avant que quelques minutes après, le même Nizar Baraka revient à son pupitre affirmer le contraire et s’excuser. Incroyable et injustifiable couac qui a fait de l’Istiqlal, pour quelques minutes, le faire-valoir du PAM. On pourrait penser que la joie des Istiqlaliens face à cette (fausse) information tenait au fait que sans le RNI, ils seront les piliers du gouvernement el Mansouri. Las… voir le point suivant.

5/ Atonie des négociations avec le PAM de Mme El Mansouri. Les trois Istislaliens sortants les plus importants ont assuré leur maintien, ajoutant le talentueux et prometteur Jalal Charaf au Tourisme ; trois autres sont délégués, ce qui fait sept ministres en tout. L’USFP, avec 2,5 fois moins de députés, est à 5 ministres (6 si l’on compte l’ancien USFP qu’est Hassan Tariq). Contrairement au PAM, qui conduit la nouvelle majorité et qui considère – ou devrait considérer – l’Istiqlal comme son alter ego, le parti de M. Baraka se retrouve loin derrière, tant au niveau de l’effectif des ministres que du volume de nouveaux départements conquis. L’Istiqlal ne s’est pas montré farouche lors de ces négociations.

6/ Incompréhensible cafouillage de l’affaire Madiha Khair. Elle est ministre déléguée, cheffe du groupe istiqlalien à la 1ère Chambre (la tendance est aux femmes aujourd’hui, n’est-ce pas…). Elle devait démissionner de cette présidence de groupe car promue ministre, mais ministre, elle ne l’est plus en raison d’une sombre histoire passée. Pourquoi l’Istiqlal ne l’a-t-il pas suffisamment enquêtée (même s’il est loin à être le seul à porter la responsabilité de cette rude déconvenue) ? Quelle que soit la réponse, le parti est ramené à presque autant de fauteuils que la déliquescente USFP.

 

Qu’est-il donc arrivé à ce malheureux parti de l’Istiqlal ? Pourquoi n’est-il plus aussi combattif qu’il le fut ? Pourquoi n’est-il pas aussi coriace que son prestige l’y autorise et aussi tenace que ses résultats le lui permettent ? Pourquoi en 2021 avait-il accepté d’être « conduit » par le RNI et en 2026 par le PAM ?

Le parti de l’Istiqlal, avec l’âge canonique qu’il affiche, est un parti au vrai sens du mot. Il s’appuie sur une idéologie nationaliste et conservatrice, prônant un islam de tolérance et un égalitarisme social baignant dans un libéralisme raisonnable et rationnel. Le parti s’est résolument engagé sur ce qu’il appelle une « troisième voie » entre un capitalisme débridé et un socialisme d’Etat rigoriste, et rigoureux. Plus grave, le parti, historiquement populiste mais populaire, a toujours été conduit par une élite proche du peuple, qui faisait de la proximité territoriale une raison d’être ; il est aujourd’hui dirigé par un Comité exécutif plus élitiste, plus rbati.

Nous l’avons déjà dit, et force est de le répéter, le retour à l’ »Autocritique » du père fondateur (et grand-père de Nizar Baraka) et à ses enseignements est nécessaire : passer de l’indépendance collective à l’autonomie personnelle, qui se fonde sur la nécessaire liberté de penser et de s’exprimer, laquelle liberté consiste à rejeter les stéréotypes, les vérités conçues et reçues et les conformismes destructeurs. L’Autocritique, c’est aussi et surtout remettre en cause les doxas successives et contextualiser les réflexions, les débats et les décisions.

Où sont donc les discussions enflammées du comité exécutif, où ses membres échangeaient jadis avec virulence, véhémence et bien sûr éloquence ? Que fait le comité central et pourquoi n’aiguille-t-il pas, ou plus, le comité exécutif vers de meilleurs décisions que celle prises sur les deux dernières années ? Et où est le conseil national, cet organe destiné à corriger au besoin des décisions erronées, ou au moins débattre, mais vraiment débattre, de ces décisions, et non pas se soumettre simplement et insipidement aux décisions du comité exécutif et du secrétaire général ?

De son temps, feu Mhamed Boucetta avait eu à batailler avec férocité contre ses instances internes pour imposer ses idées, et il n’y réussissait pas toujours ; Abbas el Fassi (que Dieu le guérisse) avait une fois fondu en larmes face à un conseil national agressif. Dans la droite lignée de ses deux illustres prédécesseurs, Nizar Baraka saura-t-il, voudra-t-il, pourra-t-il sortir le paquebot Istiqlal de la très forte tempête qui le secoue aujourd’hui ?

On peut l’espérer. On doit même l’espérer car le Maroc et les Marocains ont aujourd’hui plus que jamais besoin de cette conscience nationale que fut l’Istiqlal.

Aziz Boucetta



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