(Billet 1312) - Fouzi Lekjaâ... et pourquoi pas, finalement ?

(Billet 1312) - Fouzi Lekjaâ... et pourquoi pas, finalement ?

On parle de lui, quand on parle des élections, et on pense à lui si on réfléchit politique. Lui, c’est Fouzi Lekjaâ, un de ces jokers que la haute fonction publique ou privée nous offre depuis des décennies. A quoi les reconnaît-on, ces super-cadres de l’Etat ? Ils sont fonctionnels et pragmatiques, ont la culture des résultats et en donnent, bénéficient d’une verticalité de leur légitimité, et ils sont surtout polyvalents et touche-à-tout avec un certain succès.

Jadis, il y eut Mohamed Karim Lamrani, patron de l’OCP et d’une myriade d’entreprises privées avant de devenir plusieurs fois premier ministre ; il y eut aussi Driss Benhima (DG ONE, wali, ministre, PDG RAM), et encore Driss Jettou (entrepreneur, ministre, premier ministre, président de la Cour des comptes) et aussi Moulay Hafid Elalamy (capitaine d’industrie et ministre de l’Industrie). Tous, ils ont eu du succès dans leurs activités personnelles, en faisant honneur à leurs fonctions publiques.

Aujourd’hui, le Maroc dispose de Fouzi Lekjaâ. Lui, il est « seulement » haut-fonctionnaire, n’ayant jamais exercé d’activités privées, du moins pas que l’on sache. Il fut directeur du Budget, avant d’en devenir ministre, et il est président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), qui l’a transformé en missi dominici marocain dans les grandes instances internationales du foot, CAF et FIFA. C’est depuis son arrivée à la tête de la FRMF que le football marocain a changé de figure, M. Lekjaâ enchaînant les réformes ; certes, les unes ont abouti tandis que d’autres traînent encore, mais la tendance est au changement, à la professionnalisation, à la formation et à l’autonomisation financière. Quant au football national, il s’impose de manière spectaculaire dans le monde, tant au niveau du football masculin que féminin, « classique » que le futsal ; les titres affluent, les talents se multiplient, la marocanisation du coaching et du style s’affirme, et les classements s’améliorent…

…comme se sont améliorées les recettes fiscales et, de façon plus générale, le budget de l’Etat, sous la direction du grand boss du Budget, Fouzi Lekjaâ, l’homme à la veste toujours ouverte. Oh bien sûr, n’ayant aucune pratique du secteur privé, Fouzi Lekjaâ prend parfois des décisions ou des postures qui ne vont pas toujours dans le sens du bien général, mais en politique aussi, on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. L’homme a donc du succès, une sorte de baraka…

Sur le plan personnel, ceux qui le connaissent retiennent son audace et soulignent le courage dont il fait montre dans certaines situations, internes ou externes. Il a également un parler-vrai, parfois trop certes, mais un politique doit s’exprimer. Il a gardé le « bon sens paysan » de sa bonne ville de Berkane, plus le bagout qui va avec. Et ceux qui ne le connaissent pas retiennent de lui l’image et l’idée d’un homme à poigne, connaissant ses dossiers et les défendant, au besoin avec un zeste d’arrogance et de suffisance qui le gonflent à bloc. Il gagnerait à « dégonfler » un peu…

Aujourd’hui, on parle de lui comme possible candidat aux législatives sous les couleurs du PAM. Traduisez : il serait dans ce cas le très possible, peut-être même le plus probable chef du gouvernement. On le chuchotait hier, et on en parle plus explicitement aujourd’hui, mais rien n’est officiel ; or, au Maroc, rien n’est laissé au hasard, surtout à ce niveau de nomination… Lui-même, interrogé lors d’un entretien regardé tout de même par 1,5 million de personnes en deux semaines, laisse planer le doute, en répondant à la question de savoir s’il s’apprête à devenir « chef du gouvernement du Mondial » (appellation estampillée PAM) : « Nul ne connaît l’inconnu sauf Dieu ». la formule est belle, en plus d’être habile, mais ne forme pas un démenti au sens politique du mot ! Il ne peut au reste pas démentir, ces rumeurs n’étant pas venus du néant…

Fouzi Lekjaa a incontestablement les qualités pour être député, ministre et même chef du gouvernement. Le patron du foot marocain, ingénieur agronome de formation, est devenu un spécialiste du football et un expert en fiances publiques, un théoricien de l’Etat fort appuyé sur des finances solides ; cela montre sa capacité d’adaptation et sa grande propension à apprendre.

Dans notre réalité marocaine, nous avons appris à composer avec le non-dit et à décoder les ballons d’essai. Et dans cette réalité, « on » utilise ces ballons quand il n’existe pas de véritable profil pour occuper une fonction. Dans notre affaire, le ballon d’essai porte sur le ballon tout court. L’opinion publique, encore intéressée par la politique, a globalement une image positive de l’éventualité de voir un jour Fouzi Lekjaâ occuper la plus haute fonction à laquelle peut aspirer un Marocain. Or, on attend le bilan du Mondial pour affiner l’ « idée Lekjaâ », et il apparaît déjà aujourd’hui que cette coupe du monde est une réussite pour les Marocains.

Il est vrai que la défaite sans bataille des Marocains face aux Français en quart de finale du Mondial en cours laisse un goût amer.  Le Fouzi Lekjaâ, filmé jeté en l’air par les joueurs marocains après une victoire et montré enseigner le tir de penalty aux membres de l’équipe nationale, a subitement disparu depuis cette défaite. M. Lekjaâ fait ainsi – et bien malheureusement – honneur à la formule de Kennedy qui veut que « la victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline », ce qui n’est pas bon, mais alors vraiment pas bon, pour quelqu’un qui pourrait être appelé à occuper l’éminente fonction de chef du gouvernement ! Il paraderait sous beau temps, s’éclipserait avec l’orage… cela rappellerait assez l’actuel titulaire de la fonction.

On aurait quand même voulu, il aurait été bien de voir une compétition politique se dérouler avec le casting disponible, dans les règles du jeu communément admise. Mais la période à venir est spéciale et particulière, en un mot sensible, à plus d’un titre. Hélas, le casting disponible n’est peut-être pas le meilleur. « Peut mieux faire », pourrait-on dire, alors « on » essaie de faire mieux. Il faut préciser ici que quand la population ne remplit pas son devoir, en l’occurrence voter en masse, et que les grands partis n’alignent pas les profils adéquats, l’Etat se trouve forcément contraint d’apporter des ajustements, de proposer des idées, de pousser des profils ; votons en masse et nous nous imposerons, abstenons-nous et nous en subirons les effets. Et le premier effet est que quelqu’un d’autre cherchera le « mieux ».

Alors, à faire mieux, il serait heureux de vraiment faire mieux, et de penser, peut-être, à un autre point de chute que le PAM pour Fouzi Lekjaâ, si son ambition (ou instruction) de candidature se confirme. L’homme est apolitique, n’a pas d’appartenance partisane ou idéologique connue. Il est technocrate, il est homme de dossiers, et il est homme de verticalité. Lui suggérer un parti politique moins sulfureux que le PAM (eu égard à la foultitude de ses dirigeants abîmés par tant de scandales) serait plus crédible pour la politique, plus porteur pour les élections, et plus prestigieux pour Fouzi Lekjaâ lui-même. Le voir à l’Istiqlal peut-être, au PPS le cas échéant (Nabil Benabdallah a déjà finement répondu à cette éventualité) ou, pourquoi pas, au PJD, serait intéressant pour la suite de l’aventure… qu’il se place, ou qu’on le place, dans un parti dit administratif serait néfaste pour la même aventure, qui deviendrait alors aventureuse…

Il est bien regrettable que sur notre scène politique, les partis crédibles soient souvent des petits partis, mais bien heureusement les voies de l’Etat sont impénétrables, et les partis encore pénétrables.

Aziz Boucetta



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