(Billet 1325) – Sebta/Melilla, et s'il était désormais temps pour leur rétrocession...

(Billet 1325) – Sebta/Melilla, et s'il était désormais temps pour leur rétrocession...

La dernière crise entre le Maroc et l’Espagne a eu pour théâtre principal la ville de Sebta. La crise a été résolue grâce à une certaine forme de sagesse des deux Etats et une robuste coopération de leurs services respectifs ; mais ce qu’on a appelé « la grande évasion » a montré les limites de cette situation géographique anachronique. Les raisons pour lesquelles Sebta est Ceuta n’existent plus ; bien au contraire, le maintien de cette ville (et de Melilla, et des îles) sous souveraineté espagnole est de nature à exacerber régulièrement les relations entre deux pays qui cherchent toujoursà trouver les termes d’une réelle amitié.

Un peu d’histoire… Le statut de Sebta a évolué tout au long du dernier millénaire ; située à la pointe nord de l’Afrique et formant un nœud maritime de première importance (Gibraltar, Méditerranée et Atlantique), elle a été tour à tour occupée par les Vandales, les Romains et les Byzantins, avant les Portugais en 1415 et, enfin, les Espagnols depuis 1640. Mais de tous temps, sous les différentes dynasties marocaines, jusqu’aux Alaouites, la présence espagnole à Ceuta n'a jamais été acceptée sans résistance par le pouvoir marocain. Son statut actuel ne relève donc pas de l’époque des colonisations des 19ème et 20ème siècles, mais cela n’enlève rien aux demandes régulières de rétrocession de la ville au Maroc ; demandes tout aussi régulièrement refusées en raison du rôle autoproclamé d’avant-poste africain de l’Espagne, et parfois de la fonction de garnison militaire et pénitentiaire des deux présides (une sorte de Guantanamo ou de Cayenne…).

Les longues et séculaires relations entre le Maroc et l’Espagne sont complexes et ont créé un sentiment de méfiance réciproque durable. L’Espagne a toujours maintenu cette méfiance, depuis la Reconquista, et cette perception s’est encore plus exacerbée après la séquence franquiste et le rôle des Marocains dans cette phase de l’histoire récente espagnole. Cela explique entre autres raisons la volonté de maintenir les deux villes de Sebta et Melilla sous souveraineté espagnole après l’indépendance du Maroc en 1956.

Le reste de l’histoire s’est joué sur fond de récupération de son Sahara par le Maroc. Résistance de Franco, manœuvres françaises, algériennes, espagnoles avant la Marche verte, puis la Marche verte et, depuis, arguties et circonvolutions onusiennes. Comme le dit l’intellectuel Samir Bennis, « bien que les autorités marocaines aient périodiquement soulevé la question des deux enclaves dans leurs relations avec les gouvernements espagnols successifs, elles l’ont généralement fait comme un moyen d’inciter Madrid à se rapprocher davantage de la position du Maroc sur le Sahara, plutôt que parce que la récupération de Ceuta et Melilla constituait un objectif stratégique immédiat en soi ».

Puis arrive Schengen, l’obsession migratoire chez les Européens, le sursaut d’orgueil marocain en 2018/19 et les constructions des deux méga-ports de Tanger et de Nador, étranglant économiquement les deux villes. Depuis, non seulement Sebta et Melilla ne forment plus de postes avancés – un concept dépassé au 21ème siècle –, mais elles représentent un fardeau économique de plus en plus lourd pour l’Espagne et une cible/objectif pour les migrants potentiels africains, marocains compris.

En un mot comme en cent, aujourd’hui Sebta et Melilla n’ont plus de raisons militaires ou économiques de rester espagnoles. Puis survient la récente crise de Sebta, avec les 40.000 ou 70.000 (selon les versions) migrants qui se sont engouffrés dans cette petite cité de 80.000 âmes. Désormais, eu égard à tout ce que cela a déclenché comme réactions et réflexions, il est temps que le Maroc engage des discussions avec l’Espagne pour récupérer Sebta et Melilla. Il existe plusieurs raisons à cela.

1/ Les raisons de l’occupation des deux villes, comme déjà dit, sont dépassées et désormais anachroniques même. L’Espagne, à l’instar des pays européens, n’est plus maîtresse de son destin, c’est Bruxelles et Schengen qui le sont ! Et Bruxelles et Schengen sont pour la rétrocession, et ni Schengen ni l’OTAN n’intègrent les deux villes dans leurs limites territoriales... On peut les comprendre car aujourd’hui, ce sont 40.000 (ou 70.000) migrants majoritairement marocains qui ont franchi la barrière, et ils sont revenus ; que se serait-il produit, que se produira-t-il, si ces dizaines de milliers de clandestins sont des Subsahariens ? Le même principe de retenue des forces de l’ordre marocaines sera maintenu, mais une fois cette population à Sebta, ou Melilla, le Maroc ne les récupérera pas…

2/ Le Maroc relève de la politique intérieure espagnole, comme l’Algérie est une affaire intérieure française… Les dirigeants espagnols, quels qu’ils soient, entretiennent une relation avec le Maroc inscrite sous le double signe de la condescendance et de la méfiance. Ils ne cessent leur animosité à l’égard du Maroc et des Marocains qu’une fois à la Moncloa, confrontés aux réalités économiques et géopolitiques.

L’actuelle levée de boucliers contre Rabat, menée par différents partis politiques et médias à grande diffusion, montre encore plus que jamais qu’il n’existe aucune possibilité de compréhension avec les Espagnols. On demande de « durcir le ton » envers le Maroc, de « changer la politique européenne » avec le Maroc, « d’exclure le Maroc de l’organisation du Mondial 2030 », de « se méfier de l’armement du Maroc »…

Les Espagnols sont partis trop loin pour que le Maroc ne les y rejoigne pas ! A nous aujourd’hui de hausser la voix, si on veut, si on peut.

3/ L’argument historique n’est plus adéquat, si tant est qu’il l’ait été un jour… Si, comme le soutient l’Espagne, les deux villes lui ont « toujours » appartenu, le Maroc à son tour peut rétorquer que l’Andalousie a « longtemps » été une possession marocaine. Et de même que l’Andalousie n’est définitivement plus marocaine, Sebta, Melilla et les îles voisines ne doivent résolument plus être espagnoles.

4/ La  géopolitique de Gibraltar s’est transformée en géostratégie, sur le plan du contrôle du Détroit. Sur les quatre pays disposant de ports dans cette région, Maroc, Espagne, Royaume-Uni et indirectement Etats-Unis (avec la base navale de Rota, distante d’une centaine de kilomètres de Tarifa), seule l’Espagne contrôle les deux rives de cet étroit passage, l’un des passages maritimes les plus fréquentés au monde, par lequel transitent 100.000 navires par an et 20% du commerce mondial. L’actuel bras de fer entre les Etats-Unis de Trump et l’Iran autour du contrôle d’Ormuz replace Gibraltar au centre des préoccupations géostratégiques mondiales, et les récentes sorties d’élus américains en faveur de la rétrocession n’est pas fortuite.

5/ Le racisme violent des Espagnols de Sebta, de Melilla et du continent à l’égard des migrants de la semaine dernière doit conduire le Maroc à augmenter la pression, en inscrivant la rétrocession des deux villes et des îles attenantes comme priorités nationales. Un ancien chef de la diplomatie marocaine avait dit à l’auteur de ces lignes qu’il ne fallait pas trop embarrasser l’Espagne qui se conduit « convenablement » avec nous ; aujourd’hui, la conduite de Madrid étant désormais clairement inamicale, remettant en cause les acquis et portée par une grande partie de la population espagnole, le Maroc doit en conséquence changer la sienne.

6/ La théorie du balancier. Quand la France se rapproche du Maroc, l’Espagne lorgne sur l’Algérie, et quand Alger revient vers Paris, Rabat renoue avec ses amours espagnoles. Aujourd’hui, acculée par Trump et mise sous pression par les Européens, l’Espagne a repris contact avec l’Algérie des militaires. Que se sont dits MM. Sanchez et Tebboune lors de la dernière et récente visite du premier chez le second ? Approvisionnement en gaz en premier, mais aussi, possiblement, l’évolution de la position espagnole à l’égard du Maroc et peut-être même, selon certains commentateurs, l’étude de faisabilité d’une ligne maritime reliant l’Algérie à l’un des présides. Cela reste à confirmer mais en règle générale, ce genre de rumeur ne naissent pas ex nihilo

En résumé, pour la question des présides et des îles, l'Espagne raisonne en termes de souveraineté historique et d'intégration territoriale mais pour Gibraltar, elle raisonne en termes de décolonisation et d'intégrité territoriale. Il y a là une contradiction en matière de droit international, que ne connaissent pas les populations, comme on vient de le voir…

 

Rabat et Madrid inaugurent donc, depuis cette crise, une nouvelle phase de tension et d’incompréhension, de bras de fer et de manœuvres militaires et sécuritaires. Le tout se produit dans un environnement géopolitique instable, un nouveau monde étant en gestation et concernant également et considérablement la zone de Gibraltar. Le Maroc, ancienne puissance impériale, est accoutumé de jouer les rivalités des puissances et de maintenir ses intérêts au gré des rapports de force. Il le fait aujourd’hui encore, sauf que les territoires des deux villes et des îles sont également et désormais concernés. Le Maroc doit ou devra donc inscrire leur sort dans ses priorités diplomatiques proches.

Aziz Boucetta

 



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