(Billet 1324) - Et Nasser Bourita, et les partis politiques, dans tout ça...
Il est quand même intéressant de considérer la réaction – à défaut d’action – des partis politiques marocains à la lumière de la crise migratoire de Sebta, la semaine dernière. L’opinion publique marocaine ne parlait que de cela, et cela faisait la Une des médias internationaux et constituait l’un des sujets principaux des réseaux sociaux dans le monde. Nous sommes quand même supposés être en pré-campagne électorale et un tel événement, dans n’importe quelle société politique « normale », aurait dû être débattu avec passion et acharnement. Chez nous, non. Pas plus que le chef de la diplomatie, visible urbi et orbi par temps clair, aux abris en cas de crise.
A leur décharge, les partis politiques, ils n’ont rien dit et franchement personne n’attendait qu’ils disent quelque chose. On les connaît bien et on sait comment ils fonctionnent. L’affaire étant sécuritaire, on n’en parle pas, l’affaire étant diplomatique, on n’en parle encore moins, l’affaire pouvant concerner des priorités royales, on n’en parle donc surtout pas. Courage, fuyons… à l’exception d’un parti, par exemple comme le PPS, qui n’a cessé de tirer la sonnette d’alarme, et jusqu’en mai dernier encore.
Alors donc, 40.000 personnes, en majorité marocaines, en majorité jeunes, courent, volent vers la ville de Sebta après qu’on leur eut dit qu’un tribunal espagnol interdisait le rapatriement immédiat des gens arrivés dans l’enclave par voie maritime. 40.000 personnes donnant à notre opinion publique et à celle du monde le sentiment d’une « grande évasion ». On a beaucoup dit et beaucoup écrit depuis une semaine sur cette crise, ses tenants, ses aboutissants, ses répercussions, son éventuelle répétition. Mais « on » n’englobe pas les partis. Il faut dire comme on dit que loin d’être une possibilité de solution, ils sont une grosse partie du problème.
Les trois formations formant l’exécutif depuis cinq ans disent encore moins, sentant diffusément être quand même, un peu, responsables de ce type de mouvement qui se répète à un rythme de plus en plus rapproché, quoique de nature variable depuis quelques années. Depuis le mouvement de mai 2021 à aujourd’hui, on a enregistré en effet d’autres tentatives collectives de franchissement de la barrière mais, voici moins d’un an, tout le monde se souvient de cette expression inédite de la mauvaise humeur des jeunes, GenZ d’abord, NEETs ensuite. Face à ces situations, le gouvernement et les partis le composant sont désormais rompus à réagir : on ne dit rien d’abord, on fait le dos rond ensuite, on attend les instructions après, puis on revient à ses habitudes premières, l’autosatisfaction.
Aujourd’hui encore, nos responsables partisans, qui devraient donc en principe être mortifiés par ce qui s’est produit, sont sur une autre logique. La logique électorale. Le PAM se pâme devant Fouzi Lekjaâ qui y est arrivé à reculons et le parti attend toujours d’affecter un candidat à la circonscription de Berkane, ville d’origine de… Ssi Fouzi. L’Istiqlal vient de recruter Driss Sentissi, jusque-là l’un des dirigeants les plus en vue du MP et le député qui s’exprime le plus au parlement, statistiques bruyamment à l’appui… Le président du RNI est un ancien ambitieux au sein du PAM… lequel PAM vient de récupérer la pépite de Dakhla Ynja Khattat, lui aussi ambitieux contrarié de l’Istiqlal. Quant à l’encore chef du gouvernement Aziz Akhannouch, on peut considérer comme une grande victoire de le voir filmé à Agadir, et non en villégiature à l’étranger…
Même quand le roi Mohammed VI a délivré son dernier discours du Trône, il a eu l’humilité de parler de « ce que nous avons réalisé ensemble », contrairement à un RNI, son président de forme, son président de fait, ses flingueurs de service et ses jeunes… contrairement au PAM, ses trois chefs, sa cheffe plus que les autres, ses ambitieux et ses novices… contrairement à l’Istiqlal, son chef de plus en plus discret, ses dignitaires en attente de la réaction du chef, discret donc, et ses ambitieux aussi qui se mettent au vert derrière les Bleus… Pour ces trois partis de la majorité, le job a été fait et continuera d’être fait ! Et si 40.000 personnes s’en vont à la première occasion, c’est qu’ils ont dû ne pas comprendre « ce que le gouvernement a fait pour eux », pourraient dire les dirigeants étrangement silencieux de la majorité.
Et pourtant… pourtant, à l’approche de l’échéance électorale, pour laquelle les trois partis et leurs chefs affûtent leurs armes et salivent à l’avance, il eut été de bon ton de multiplier les déclarations et autres prises de positions hardies, de s’exposer un peu plus pour mériter la haute marche du podium, de prendre des risques en disant à peu près ce qu’on pense ! Il était déjà difficile pour ces trois partis de la majorité d’affronter l’électorat en septembre, eu égard à leurs prises de position sur maints sujets, mais là, avec la crise de Sebta et leur mutisme conséquent, cela devient presque impossible.
Tout cela a impacté l’image du « Maroc d’aujourd’hui qui n’est plus le Maroc d’hier », disait triomphalement le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita. Sauf que le Maroc d’aujourd’hui a connu cette triste séquence de ses enfants qui s’en vont. Tout simplement. Donald Trump en a parlé, l’Espagne en a été retournée, l’Europe s’est réunie, le statut futur de Sebta et Melilla sont sur toutes les lèvres… Et M. Bourita est invisible ; il travaille certainement dans les coulisses, et on retiendra que l’Europe s’est retenue… Mais pas un mot de nos « frères » arabes et de nos « amis » africains, alors même que le Maroc se précipite pour les conforter et les aider en cas de problème.
En 2021, M. Bourita avait lancé que « le Maroc n’est ni le gendarme ni le concierge de l’Europe », et la même phrase a été attribuée à la MAP ce 3 août à une « source gouvernementale ». Une « source gouvernementale » qui parlerait diplomatie sans que M. Bourita ne regimbe ? Allons donc… La question est pourquoi donc le ministre des Affaires étrangères depuis 10 ans ne dit rien, n’explique rien, laissant les diplomates marocains à l’étranger ou étrangers au Maroc se débrouiller…
La réaction du gouvernement, qui ne dit rien, des partis le composant, qui ne disent rien non plus, ou bien n’importe quoi, et de la diplomatie marocaine qui se calfeutre, sont une sorte de double peine, qui s’ajoute à la peine de voir nos enfants fuir. Une mention à 2M et Medi1Tv qui ont couvert la crise, avec rigueur et professionnalisme,…au PJD et au PPS, qui ont eu le courage de réagir, de bien nommer les choses et de faire des propositions concrètes,… et au ministère de l’Intérieur qui a communiqué, de manière certes très perfectible, mais communiqué quand même.
Et ce faisant, les silencieux auront encore plus nui à ce pays car après octobre 2025 et juillet 2026, les choses sont encore plus incertaines quant à la majorité/coalition qui conduira le pays sur les cinq si cruciales prochaines années. Et si le mercato électoral bat son plein, enrichissant le casting parlementaire, le casting des possibles chefs de gouvernement, lui, se réduit comme peau de chagrin.
Aziz Boucetta