(Billet 1335) – La nécessaire ‘autocritique’ de l’Istiqlal

(Billet 1335) – La nécessaire ‘autocritique’ de l’Istiqlal

On l’oublierait presque, le vieux et vénérable parti de l’Istiqlal, en ces jours mouvementés de campagne électorale législative… oui, on l’oublierait presque, tellement ses dirigeants se font discrets depuis quelques semaines. La vacance du mois d’août n’explique rien, les événements dramatiques de Sebta ne justifient pas non plus cette disparition des Istiqlaliens, mais peut-être qu’une certaine appréhension à aller devant les électeurs peut expliquer la discrétion et la retenue istiqlaliennes… à moins qu’il y ait autre chose qui fasse du plus ancien parti au Maroc le dark horse de l’élection..

L’heure de vérité semble avoir finalement sonné pour les Istiqlaliens et leur chef Nizar Baraka. Cela fait maintenant cinq ans moins trois semaines qu’ils se trouvent embarqués dans une alliance que la logique, la politique et l’éthique auraient dû empêcher. L’Istiqlal est ce qu’il est et ce qu’il fut, et le RNI et le PAM sont ce qu’ils ont toujours été et ce qu’ils ne seront jamais. Quel genre de nécessité s’était-elle donc imposée en 2021 au parti de l’Istiqlal pour qu’il accepte de rejoindre l’attelage des deux autres formations ? L’Histoire le révèlera un jour, quand les petites histoires seront connues.

Au gouvernement, à la tête de départements aussi importants et stratégiques comme l’eau ou l’équipement, le commerce et l’industrie, le transport et la logistique, les affaires sociales et autres, l’Istiqlal a eu fort à faire et personne ne peut raisonnablement soutenir qu’il ne fit rien dans ces secteurs, même si la perfection n’est pas de ce monde. Sur le plan technique, les Istiqlaliens furent donc admirables et conduisirent leurs administrations avec efficacité, sans laisser derrière eux de traînées sulfureuses ; l’affaire des « fraqchia » est néanmoins à inscrire à leur passif direct, étant détenteurs du département du Commerce.

C’est sur les aspects politiques que le parti de l’Istiqlal a fait montre d’une complaisance, voire d’un laxisme qui ne lui sont historiquement pas coutumiers. L’histoire de cette formation est émaillée d’épisodes conflictuels ou rythmée par des actes de refus pour telle politique ou telle autre, contre tel personnage de l’Etat ou tel autre. Ce n’est plus le cas, c’est regrettable mais c’est rattrapable. La tache noire de l’Istiqlal durant ces cinq dernières années restera sans conteste son refus d’adhérer à la commission d’enquête sur les subventions aux éleveurs et importateurs de viandes, et de soutenir les partis d’opposition qui s’étaient accordés autour de cette initiative. La tache grise sera également sa passivité face au refus gouvernemental et parlementaire de législations robustes contre la corruption, le conflit d’intérêt et l’enrichissement illicite.

Là, il est important pour le parti d’Allal el Fassi de revenir aux classiques d’Allal el Fassi, et de procéder à son « autocritique ». L’Istiqlal est-il sur le bon chemin ? Suit-il la voie que ses illustres prédécesseurs au 20ème siècle lui ont tracée ? Le parti, en s’alliant à ses actuels partenaires et en s’ouvrant à la société en recrutant des candidats questionnables, est-il resté fidèle à son credo historique ? Ses dirigeants estiment-ils répondre aux besoins d’une population changeante et comprendre les évolutions du siècle ? Nizar Baraka le dit lui-même : « il appartiendra aux partis politiques de se remettre en question à l’aube de la nouvelle législature qui s’annonce ». Fort bien, mais le fait-il lui-même, et ses pairs istiqlaliens avec lui ? Le secrétaire général devra répondre à ces questions pour se lancer dans la campagne qui commence…

Pour autant, avoir fermé les yeux sur tant de dysfonctionnements ces cinq dernières années ne signifie aucunement que l’Istiqlal, ses ministres et ses députés étaient vénaux et/ou puisaient dans les caisses. A l’inverse des deux autres partis de la coalition gouvernementale, aucun ministre istiqlalien n’a été l’objet d’un de ces scandales dont nous avons pris l’habitude depuis le début des années 20 ; le cas de Nizar Baraka et de ses supposées indélicatesses ont fait pshiiit, ses pourfendeurs n’ayant pu entamer sa réputation d’intégrité. Et en dehors de quelques cas emblématiques qui restent isolés et ne participent pas d’un système établi (les affaires des députés Karimine et Mediane), la troupe parlementaire istiqlalienne s’est également bien tenue.

Or, ce dont le Maroc a besoin aujourd’hui est une d’une classe politique qui exécute les grands programmes et honore les grandes échéances. Cette classe politique, ces individus, doivent idéalement allier volonté, compétence, audace et éthique. Qualités qu’on retrouve toutes quatre, malgré ce qu’on peut dire, chez les Istiqlaliens, avec aussi les gens du PJD et du PPS.

Quand on observe notre scène politique aujourd’hui, on n’y relève que coups bas et/ou tordus, entre insultes à peine voilées et accusations, ambitions exprimées et suffisance débridée. Les uns attaquent les autres, qui ripostent. Rien de consistant, rien de politique, rien d’attrayant. Il faut savoir gré au parti de l’Istiqlal d’avoir maintenu une distance avec ces algarades et ces échauffourées. C’est dans ce genre de situation et avec ce modèle de réaction retenue que la longue histoire politique d’un parti ou de ses militants se révèle… Mais c’est dans sa capacité à réviser ses choix anciens et à rationaliser ses alliances futures que l’Istiqlal se révélera, et c’est dans l’audace de se remettre en question qu’il trouvera celle de maintenir sa ligne, ses valeurs, ses principes, qui ont été passablement égratignés ces cinq dernières années.

Le silence de l’Istiqlal est en effet étrange sur ces affaires de commissions d’enquête et, plus globalement, d’éthique. Aujourd’hui, on assiste aux empoignades du RNI et du PAM, aux accusations et aux attaques de tous contre tous, l’ensemble soulignant la véritable nature de ces partis, plus prompts au pugilat qu’à l’argumentation. Le silence de l’Istiqlal est donc sans doute stratégique, mais il peut aussi s’expliquer par des informations dont nous ne disposons pas… Peut-être se réserve-t-il à la campagne électorale ? Peut-être aussi laisse-t-il les choses se révéler sur le véritable responsable de cette dérive éthique qu’a connue le gouvernement et le parlement ces dernières années, et qui ont même conduit le roi Mohammed VI en janvier 2024, à mi-mandat législatif, à évoquer la nécessité de la moralisation de la vie parlementaire… Peut-être attend-il la survenue d’un deus ex machina que seule une poignée de dirigeants de l’Istiqlal et de l’Etat subodorent…

De 2021 à 2026, le choix politique de l’Istiqlal de Nizar Baraka lui vaut aujourd’hui bien des déboires, mais cela n’a rien enlevé à son éthique, sa volonté et ses compétences. Il lui reste à gagner en audace politique et à venir à résipiscence pour certaines erreurs commises. C’est important pour une population qui comprend désormais tout, qui ne dit rien mais qui n’en pense pas moins… une population aussi indulgente qu’exigeante, qui ne se contentera pas de professions de foi programmatiques sans âme, sauf si elles sont accompagnées d’une forme de mea culpa rédempteur.

En agissant de la sorte, le vieux parti de l’Istiqlal renaîtra, encore une fois, de ses cendres et pourrait même être ce dark horse, cet outsider qu’on n’attend plus.

Aziz Boucetta



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