(Billet 1342) – Les chefs de guerre électoraux
Les élections législatives qui se tiendront cette semaine sont décidément différentes des autres qui les ont précédées. Le pays sort d’un mandat gouvernemental acceptable sur le plan réglementaire et technique, cataclysmique au niveau politique et éthique. Mais la confiance en eux des deux partis en tête explose alors que celle des citoyens s’estompe. Il s’agit du véritable enjeu de cette élection, et nous y reviendrons.
L’une des raisons qui font que les taux de participation du Maroc soient anormalement bas et que ce risque pèse aussi sur le scrutin de mercredi prochain est le décalage dans le discours servi par les politiques et celui attendu, espéré par les électeurs. A voir les candidats, à observer les meetings et à parcourir les programmes électoraux, nous serions passés à une sorte de post-démocratie, ou démocratie mature, dans laquelle les différents partis affrontent leurs programmes et affinent leurs arguments, alors même que les électeurs n’ont même pas atteint le seuil de confiance nécessaire et élémentaire à toute maturité démocratique. Les partis et les candidats discutent de leurs programmes, les électeurs sondent leurs âmes.
Mais la réalité a la peau dure et elle rattrape tous les candidats, tous les partis. Bien que les débats filmés (audiovisuel public et médias privés) soient nombreux, divers et variés, la lutte partisane et la compétition électorale demeurent cantonnées aux personnes, les programmes chiffrés estampillées grandes écoles n’engageant que ceux qui les présentent et ceux qui y croient. Et l’une des particularités de ce scrutin est le nombre de partis en lice, « importants », à voir leurs chefs courir et concourir pour leurs couleurs, sans être eux-mêmes candidats. On les a appelés des lièvres, mais ce sont plutôt des chefs de guerre électorale, des « shoguns électoraux » Tour d’horizon.
Le RNI. Akhannouch va, puis revient, se mouille dans la campagne et mouille sa chemise, arpentant les provinces et distillant sa bonne (à défaut d’être fine) parole. Parti en février, quasi disparu jusqu’en mai-juin, le chef du gouvernement réapparaît pour la campagne, allant ici et là, parlant aux uns et aux autres, se prêtant aux jeux des selfies et de très brefs apartés avec des inconnus dans la foule.
Sa présence est paradoxalement celle d’un chef de parti, qu’il n’est plus, mais non d’un chef de gouvernement, qu’il est encore pourtant. En effet, le faible charisme de Mohamed Chaouki, président en titre, ne laisse d’autre choix au RNI que de refaire appel à son ancien champion, qui demeure tout de même son « leader ». Mais les attaques sont tellement rudes contre le gouvernement qu’Aziz Akhannouch renonce à rappeler qu’il en est le chef.
Le PAM. Ils sont trois dirigeants officiels mais on en connaît que deux et voilà que récemment un autre chef apparaît, reléguant les deux concernés au deuxième rang. Fatima Zahra Mansouri et Mehdi Bensaïd sont – aujourd’hui du moins – les chefs incontestés du PAM, mais Fouzi lekjaâ est la figure incontournable et indépassable du parti pour ces élections. Il est celui qu’on écoute, qu’on suit, qu’on tente d’approcher, avec qui on projette le selfie, qu’on hèle s’il est loin, qu’on photographie à l’envi. Il est la star, celui qu’on voit à la télé pendant les grands moments de foot, celui qu’on associe au succès, le fils du peuple qui a réussi. Tout cela est vrai, et les compliments mérités ; seul son parachutage bruyant au PAM est faux, et fausse le reste.
Fouzi Lekjaâ n’est candidat à rien, il est juste membre du bureau politique du PAM, et il a annoncé mystérieusement que « sa mission prend fin le 23 septembre ». Il ne dit pas de quelle mission il s’agit ni qui lui a confié cette mission, dans le cas où il ne se la serait pas confiée lui-même, et dans ce cas, pourquoi maintenant ? Et puis, pourquoi voter « pour lui » alors que sa mission arrive à échéance dans deux jours ? Un chef de guerre temporaire… Toujours est-il que Fouzi Lekjaâ, créature politique à génération spontanée, conduit la campagne électorale du PAM, loin en tête devant les autres, qui récoltent les bienfaits semés sur le passage de M. Lekjaâ. C’est même peut-être le but de l’ensemble de la manœuvre…
Et ensuite ? De la victoire ou de l’échec du PAM à prendre la première place dépendra le sort du parti, comme en 2016, quand il avait été battu – sans être laminé – par le PJD et que c’est le RNI qui avait pris alors « la tête » de la lutte contre le parti vainqueur. Le PAM mène une lutte existentielle à l’issue de laquelle il aura tout s’il gagne et il perdra tout s’il n’est pas premier, même s’il reste au gouvernement. Fouzi Lekjaâ est son deux ex machina, sa dernière cartouche.
Le PJD. On le disait vieilli ou vieillissant, il n’est ni l’un ni l’autre tellement il dépense de l’énergie et se dépense pour une campagne dans quelle il n’est pas candidat. Abdelilah Benkirane parle, admoneste, critique et rit, mais il est là, partout. Il n’est pas dans la finesse ni dans la retenue car, précisément, il n’est pas candidat et peut donc se permettre de cristalliser les critiques sur sa personne, « blanchissant » en quelque sorte les autres mais leur donnant des « armes » pour contrer leurs adversaires et qu’ils ne peuvent utiliser eux-mêmes.
Ces autres, eux, sont en campagne dans leurs bonnes villes ou circonscriptions électorales, croisant le fer en discrétion, prêchant les uns et les autres, profitant de l’aura de l’ancien chef de gouvernement qui ne s’épargne aucune peine, aucun effort ; si ces candidats passent, certains d’entre eux formeront l’ossature politique de la nouvelle mandature, au parlement, comme Samir Chaouki, Driss el Azami el Idrissi, Amina Maelainine. Et Abdelilah Benkirane devrait alors prendre sa retraite, lançant par là-même une sorte de « normalisation » du parti.
Le PPS. Lui, on ne le voit pas venir, mais il vient, on ne l’a pas vu venir, mais il est là. Passé de 12 députés en 2016 à 22 en 2021, il ambitionne aujourd’hui plus, il aspire à plus, il pense avoir droit à plus. Nabil Benabdallah, candidat malheureux en 2021, ne prend pas le risque d’y aller et, ce faisant, s’engage pour son parti en se jetant dans la bataille comme il n’aurait pas pu le faire s’il avait été candidat.
Heureuse et sage décision aussi car le visage du secrétaire général est largement connu dans le pays et sa présence un peu partout dope candidats et militants ; le double fait qu’il ne soit pas lui-même candidat à l’élection et qu’il ait sillonné le territoire durant ces cinq dernières années en dénonçant les dérives politiques confère au parti un capital sympathie que Nabil Benabdallah entend bien transformer en sièges parlementaires.
L’Istiqlal. Son cas est curieux… son secrétaire général, ministre sortant et candidat Nizar Baraka inspire confiance et emportait la préférence d’un grand nombre d’intellectuels et même de politiques, d’universitaires et de la classe économique, mais il n’a pas creusé son avantage. Il aura pris le risque de se laisser devancer sur son propre terrain par d’autres qui s’y essaient à grands coups de meetings, de vidéos et d’argent. L’Istiqlal continue de vivre isolé dans son environnement, cramponné à ses certitudes. C’est bien dommage.
Tous courent pour la confiance, tous essaient d’en convaincre les électeurs et de restaurer cette confiance, plus quelque espérance, dans leurs cœurs. Certains l’ont compris, d’autres non, et pourtant, la confiance demeure le principal enjeu de l’élection.
Aziz Boucetta