(Billet 1291) - Les sondages, cet ingrédient indispensable à une démocratie en marche
Au Maroc, la société est régulièrement parcourue par des courants antinomiques et les débats y font rage : code de la famille ou héritage, patrimoine historique urbain ou liberté sur internet, fiscalité, territoires, jeunes et jeunesse… Et puis, tous les cinq ans, c’est la même histoire qui se répète, avec des partis pensant conquérir la première place, et donc le paradis ! Dans la réalité, personne ne sait rien sur rien, tout le monde suppose et suppute, et au final, c’est le ministère de l’Intérieur qui détient l’info. Et on sait que qui a l’info a le reste, aussi.
L’affaire a été entendue en 2016 quand le ministre de l’Intérieur de l’époque, Mohamed Hassad, avait décidé de prohiber les sondages car, argumentait-il, cela peut influencer l’opinion publique et donc, en conséquence, biaiser l’élection. Cela s’appelle avoir une piètre idée de l’électorat marocain et de l’intelligence collective du pays. Et cela signifie aussi que la raison du refus de sonder est ailleurs. Il est vrai que lorsqu’on voit autant de turpitudes sur la scène politique, qu’on assiste à autant de légèreté dans la conduite de certaines affaires, on peut comprendre le refus de faire un sondage !... Et la décision de M. Hassad est aujourd’hui confirmée, explicitement, par la nouvelle loi 55.25 relative aux listes électorales générales, aux opérations de référendums et à l’utilisation des moyens audiovisuels publics lors des campagnes électorales et référendaires ; prison, amendes et déchéance commerciale à la clé.
Mais quand on est un pays démocratique, un vrai, pas comme aux Etats-Unis, pas comme dans bien des pays d’Afrique, pas comme dans nombre de pays européens qui se réclament pourtant des libertés… quand on est un pays démocratique véritable et authentique, on n’a pas peur de la vox populi. On ne l’oriente pas, comme ailleurs, on l’écoute ; on ne craint pas de la voir ou la savoir influencée, car c’est la voix du peuple, incarnant la souveraineté de la nation.
Et puis, interdire les sondages, aujourd’hui, est inutile et même contre-productif, sauf à interdire internet dans la foulée, mais cela serait une autre affaire, une sale affaire... En effet, des sondages sont régulièrement publiés sur les réseaux : que pensez-vous de ceci ou de ceux-là, que suggérez-vous pour telle politique ou telle réforme ? Et les réponses vont dans tous les sens, parce que, précisément, les sondages scientifiquement conçus sont interdits. L’excuse d’influencer l’opinion publique ne fonctionne plus car avec ces sondages « sauvages », cet électorat est non seulement influencé, mais guidé, téléguidé, voire manipulé. Est-ce cela que souhaitent les autorités publiques marocaines ?
L’information au Maroc a de tous temps posé problème. Que dire ? Quoi dire ? A qui dire et jusqu’à quel point dire ? Et surtout comment le dire ? Et les Marocains se sont contentés de cela, compensant l’info par la rumeur. Sauf qu’aujourd’hui, la rumeur, devenue virale, se fait vérité, et que seuls les plus hauts en couleur et les plus forts en gueule ont une audience ; peu importe ce qu’ils racontent… et sauf que, aujourd’hui, avec l’argent, on manipule les masses sur les réseaux sociaux, et avec l’argent toujours, les intrusions étrangères empruntent désormais un boulevard, et c’est le pays entier qui risque de se trouver dans une impasse.
Et ce ne sont pas seulement les technologies qui ont évolué et permettent plus, permettent tout, mais aussi les sociétés. La démographie marocaine a changé, avec plus de seniors mais aussi davantage de jeunes plus instruits et plus exigeants… Cette génération est aussi, largement, plus crédule que celles d’avant. L’information étant dense, répétitive, assommante, et diverse, elle s’impose à tous dans un premier à temps ; puis, tout le monde s’y retrouve car chacun y trouve ce qui correspond à ses idées ou à ses colères et tout le monde pense détenir une vérité ou appartenir à une majorité ; en déroger, penser autrement, serait même perçu comme un acte hostile.
L’une des vertus des sondages est que, scientifiquement menés, ils disent les tendances et permettent de prendre le pouls des sociétés. Au Maroc, où la société est souvent en accord sur des grandes lignes, effectuer et publier des sondages devrait embarrasser et gêner les différents gouvernements car sur certains points, ils seraient conduits à prendre des décisions nécessaires mais impopulaires (comme le cas de l’heure GMT+1). C’est peut-être la raison du refus d’autoriser la production de sondages d’opinion, qui seraient réglementés et étroitement encadrés par la loi. Une autre raison serait que les uns et les autres parmi les décideurs et les « importants » craignent des sondages ravageurs sur leurs personnes, les écartant de leurs fonctions avant même des élections…
Il n’est plus possible aujourd’hui à un Etat, quel qu’il soit, de diriger à l’aveugle, ou dans l’ignorance volontaire des tendances de l’opinion publique et de leur appréciation des personnels politiques. Et au Maroc, les sondages existent, peut-être pas comme ailleurs, mais ils existent, derrière les hauts murs de résidences fermées à Rabat ; le ministère de l’Intérieur connaît les tendances sociales et les mouvements sociétaux. Le problème est qu’il est le seul à les savoir, et comme il est l’organisateur des élections, il détient une longueur d’avance sur les partis politiques qui eux, sont réduits à estimer au doigt mouillé ce que pensent les populations.
Au final, avec cette interdiction de sondages, surtout en périodes électorales, c’est une information capitale sur les acteurs politiques et les idées dont sont privés gouvernement, partis politiques et gouvernés. Le résultat est que le premier, entre deux élections, agit comme il l’entend, les seconds naviguent à vue et les troisièmes ne se sentent plus concernés par l’opération politique.
Les sondages d’opinion forment une sorte d’émulation pour tous, et faute de cela, les taux de participation resteront encore dramatiquement bas…
Aziz Boucetta