MigraPress 2026 : la haine anti-migrants se normalise sur les réseaux sociaux au Maroc

MigraPress 2026 : la haine anti-migrants se normalise sur les réseaux sociaux au Maroc

Il ne s'agit plus de quelques commentaires anonymes perdus dans les profondeurs des réseaux sociaux ni de réactions impulsives suscitées par un fait divers. Ce que révèle aujourd'hui le deuxième Baromètre MigraPress, c'est l'installation progressive d'un véritable écosystème numérique où la stigmatisation des migrants subsahariens cesse d'être marginale pour devenir un mode ordinaire de production, de circulation et de consommation de l'information. Derrière les écrans, les algorithmes et les mécanismes de viralité, une nouvelle cartographie du débat public se dessine, façonnée par les émotions, la désinformation et la polarisation.

Fruit de plusieurs mois d'observation, cette deuxième édition du Baromètre, intitulée « De la polarisation à la normalisation : cartographie d'un écosystème numérique anti-migrants au Maroc », constitue l'un des travaux les plus ambitieux consacrés à l'analyse des discours numériques liés à la migration au Maroc. Placée sous la direction scientifique de Hassan Bentaleb, directeur du Centre MigraPress, l'étude a été réalisée par Douaa Bakkache, Fatima Zahra Zoubair, Fatima Zahrae El Farsi, Nada Janah et Hajar Chaoui, dans le cadre d'une démarche de recherche mobilisant également les étudiants du Master « Maroc et Migration internationale, Histoire et Développement » de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Ben M'Sik.

L'objectif n'était pas de mesurer l'opinion des Marocains sur la migration ni d'établir un sondage classique. Les chercheurs ont choisi une autre approche : observer les espaces numériques où circulent les discours les plus virulents afin d'en comprendre les mécanismes de production, leur intensité, leur diffusion et leur évolution. Cette méthode, inspirée des travaux d'analyse critique des discours, privilégie l'identification des dynamiques narratives plutôt que la photographie statistique de l'opinion publique. Elle s'intéresse moins à ce que pensent les citoyens qu'à la manière dont certains récits se construisent, se répètent et finissent par s'imposer dans l'espace numérique.

Pour cette nouvelle édition, les chercheurs ont constitué un corpus de 863 publications diffusées entre le début du mois d'avril et la fin du mois de mai 2026 sur Facebook, YouTube et TikTok. Les contenus ont été collectés à partir de mots-clés liés à la migration, aux nationalités subsahariennes et aux principaux événements susceptibles de déclencher des vagues de commentaires. L'échantillon comprend 590 publications originales, représentant 68,4 % du corpus, 158 commentaires (18,3 %) ainsi que 109 liens partagés, soit 12,6 % de l'ensemble des données analysées. Cette prédominance des publications originales montre que les chercheurs n'ont pas étudié un simple flux de réactions mais un véritable espace de production active de contenus.

L'une des premières conclusions du rapport frappe par son ampleur. Selon les données compilées, 76,4 % des contenus observés relèvent de la haine, de la stigmatisation, de la discrimination ou de l'incitation à la violence. Plus de trois publications sur quatre participent ainsi à la construction d'un récit hostile aux migrants. Pour les auteurs, cette proportion traduit l'existence d'un environnement numérique fortement polarisé où les discours modérés, neutres ou purement informatifs deviennent progressivement minoritaires.

Cette polarisation ne se mesure pas uniquement au volume des contenus. Elle s'observe également dans leur intensité. L'étude montre que 72,4 % des publications présentent un niveau d'intensité moyen ou fort. Sur les 826 contenus pour lesquels cette variable a pu être renseignée, 329 sont classés comme présentant une intensité forte (39,8 %), 269 une intensité moyenne (32,6 %) et seulement 228 une intensité faible (27,6 %). Cette distribution, très déséquilibrée, témoigne selon les chercheurs d'un niveau avancé de radicalisation discursive où la colère, la peur et les appels à la confrontation prennent progressivement le pas sur l'échange argumenté.

Pour objectiver cette évolution, le Baromètre MigraPress s'appuie sur plusieurs indicateurs synthétiques. Le premier est un score global de 71 points sur 100, qui classe le corpus étudié dans une zone d'alerte élevée. Le second est l'Indice de Haine Discursive (IHD), établi à 70,7 sur 100, confirmant que la majorité des contenus mobilisent une forte charge émotionnelle. Enfin, le troisième indicateur concerne la désinformation, avec un taux de 65,1 % de contenus contenant des informations fausses, trompeuses ou non vérifiées. Les auteurs soulignent que ces trois indicateurs convergent vers une même conclusion : les discours hostiles ne sont plus des expressions isolées mais s'inscrivent dans une dynamique structurée et relativement stable.

Le chiffre relatif à la désinformation constitue probablement l'un des enseignements les plus préoccupants du rapport. Sur les 836 contenus codés selon leur véracité, 544 ont été classés comme contenant des fake news ou des informations non vérifiées, contre 292 seulement considérés comme fiables. Autrement dit, près de deux contenus sur trois reposent sur des affirmations inexactes, sorties de leur contexte ou insuffisamment étayées. Les auteurs rappellent que ce niveau dépasse les proportions généralement observées dans les études internationales consacrées aux discours de haine en ligne, où la part de désinformation oscille habituellement entre 40 % et 55 %. Pour eux, la fake news ne constitue pas un phénomène périphérique mais une véritable infrastructure narrative servant à légitimer les discours de rejet.

L'analyse statistique met également en lumière une autre réalité : ce ne sont pas nécessairement les contenus faux qui rencontrent le plus de succès, mais ceux qui provoquent les émotions les plus fortes. Les chercheurs montrent que les publications appelant explicitement à la violence enregistrent une médiane de 531 mentions « J'aime », loin devant les contenus stigmatisants (170) ou les discours de haine explicites (141). À l'inverse, les contenus informatifs ou relevant d'une critique argumentée affichent une médiane proche de zéro, signe qu'ils peinent à capter l'attention dans les espaces numériques observés.

Par Abdelkader El Fatouaki



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