(Billet 1351) - Un gouvernement avec la Koutla ? Vraiment ? ...
Il est (presque) né le divin enfant… l’enfant de ces élections, s’entend. Après une semaine de tractations, de rounds un, deux, et même en fractions, les choses commencent à s’éclaircir (sans aucune assurance pourtant). La future majorité devrait compter, en plus bien évidemment du PAM, l’Istiqlal, l’USFP et le PPS. Trois des anciennes composantes de la ci-devant Koutla ; cela s’appellera « un gouvernement politique », et on se gargarise de tout cela, comme on se congratule bruyamment de tout un ensemble de choses. Mais la réalité est à nuancer.
D’abord, la Koutla. Oui, il s’agit bien des mêmes partis, plus ou moins amendés, mais les joueurs ne sont pas du tout les mêmes. Parler de Koutla, aujourd’hui, en se référant à l’ancienne, c’est un peu comme en football comparer le Brésil actuel à celui des années 70… En effet, la Koutla des années 70, puis 90 dans sa seconde version, était portée par des partis, eux-mêmes incarnés par des personnalités politiques, qu’on ne fait plus aujourd’hui. Oui, le « avant, c’était mieux » est toujours facile et expéditif, mais force est de constater que la qualité politique des hommes et femmes politiques s’est un peu, et même beaucoup, perdue en cours de chemin, sur toutes ces décennies.
Les Koutlas du siècle dernier portaient des revendications, dont certaines sont aujourd’hui dépassées. En 1970, Allal el Fassi et Abderrahim Bouabid – excusez du peu – exigeaient des élections libres et transparentes, revendiquaient la souveraineté populaire au parlement, demandaient la mise en place d’une monarchie constitutionnelle et parlementaire et réclamaient une révision des règles économiques. C’était la Koutla wataniya. Une vingtaine d’années plus tard, en 1992, la Koutla démocratique voyait le jour, avec M'hamed Boucetta, Abderrahmane El Youssoufi, Ali Yata, Abdallah Ibrahim et Mohamed Bensaïd Aït Idder, et tout ce monde revendiquait avec force un rééquilibrage institutionnel et un plus grand respect des droits de l’Homme. En ces temps-là, les leaders de ces Koutlas marchaient ensemble, parlaient comme un seul homme, taisaient leurs divergences, poursuivaient des objectifs nobles en adoptant des attitudes téméraires, n’hésitant pas à dire « non ! » lorsque les circonstances l’exigeaient. Leur interlocuteur n’était pas un parti de récente création, mais directement le Cabinet royal d’alors.
Rien de tel aujourd’hui. Hier, les chefs de ces partis étaient dans le lead, aujourd’hui, ils sont dans le deal. O tempora, o mores !
Revenons en 2021… Istiqlal, USFP et PPS avancent séparément, leurs chefs regardent dans des directions différentes, chacun se méfiant des deux autres, cédant aux ambitions de leurs pairs dans leurs politburos et s’inclinant presque face à Fatima Ezzahra el Mansouri pour obtenir un fauteuil de plus au gouvernement ; un strapontin aussi. On glose sur les programmes et on cause pouvoir d’achat, mais c’est aussi peu convaincant que les revendications de leurs aînés étaient robustes.
En 1970, la Koutla était wataniya, et en 1992, elle devint démocratique. Qu’est-elle, aujourd’hui ? Administrative ? Electorale ? Ambitieuse ? Numérique ? Appelons-là « politique » puisque tel est le vœu de la cheffe de gouvernement. Mais quelle politique, en réalité ? Nabil Benabdallah gère son parti du mieux qu’il peut, Nizar Baraka gère les ambitions et Driss Lachgar gère les carrières. Reconnaissons tout de même au premier le mérite de faire de la politique et au second d’en faire aussi, un peu. Mais à eux trois, ils font des calculs politiques, en lieu et place de politique tout court.
Et puis, contrairement à leurs illustres aînés, il serait difficile pour MM. Baraka, Benabdallah et Lachgar de poser ensemble, bras levés, mains serrées, sourires larges. Ces trois-là ne s’aiment pas beaucoup, ils s’en veulent même significativement, pour des questions d’opportunité politique et aussi un peu de legs historique.
Autre différence, les conseils nationaux ou quelle que soit leur appellation. Le PPS et l’Istiqlal ont réuni leurs instances dites décisionnelles, lesquelles ont confié le pouvoir de décision au Bureau politique pour le premier et au secrétaire général pour le second, sachant que les mandataires nourrissent tous de fortes ambitions ministérielles. Qui connaît la politique des années 70 à 90 se souvient des réunions houleuses des conseils nationaux et commissions centrales, des réunions qui s’achevaient tard dans la nuit, après des heures de discussions animées, de débats enflammés, d’harangues passionnées, de prises de positions tranchées. Peut-on en dire autant aujourd’hui ? Non.
Enfin, les Koutlas (avec majuscule) du siècle passé avaient des programmes communs, une convergence dans la pratique politique, une aura de leurs dirigeants et des revendications similaires. Leurs leaders n’étaient certes pas tous des gens raisonnables ou sereins, mais ils avaient les défauts de leurs qualités. Aujourd’hui, les patrons de la koutla (sans majuscule) en gestation arrivent séparés, souvent nuitamment, portant leurs programmes électoraux comme alibis de leurs ambitions et croulant sous celles de leurs mandants. Nous sommes loin d’une photo de groupe, montrant MM. Baraka, Lachgar et Benabdallah, triomphants, sûrs d’eux-mêmes et de leurs doléances, se présentant en groupe compact pour négocier en force. Nous en sommes loin, oui.
Que gagnerait donc le PAM à réunir autour de lui les partis des anciennes Koutlas, pour former un gouvernement en forme d’alliance PAM/koutla ? Une légitimité qu’il peine à avoir, une respectabilité qu’il tarde à conquérir, et une déRNIsation que tout le monde appelle de ses vœux. Le PAM, en somme, utilise la koutla pour désamorcer le RNI, de quoi faire retourner dans leurs tombes leurs défunts et prestigieux aînés. Les dirigeants actuels des partis ayant fait jadis la Koutla ont en quelque sorte le choix d'entrer dans le gouvernement ou dans l'Histoire...
Aziz Boucetta