(Billet 1294) - Baraka, Benkirane, Benabdallah... et les élections
En dehors de l’initiale commune de leurs patronymes, bien des choses lient Abdelilah Benkirane et Nizar Baraka… Deux dirigeants en vogue, deux chefs de partis conservateurs, deux responsables politiques férocement attaqués ces dernières semaines, ces derniers jours. Le premier répond, rend coup pour coup, devance ses assaillants et ose ; le second, non, qui se montre plus circonspect, plus prudent, et donc plus exposé. Les deux n’ont besoin de la défense de personne mais les deux, en plus de Nabil Benabdallah, méritent des mots en leur faveur.
Abdelilah Benkirane, 72 printemps au compteur solaire, a encore tous ses crocs de jeunesse, et il ne se prive pas de s’en servir et de mordre avec, là et quand il le faut. Ancien chef de gouvernement de 2012 à 2017, il est le seul à avoir été reconduit, et c’était en 2016. Las… il a été freiné par la grâce d’un blocage politique dans lequel il n’avait vu que du bleu ! Il a fulminé de colère puis ruminé sa rancœur, avant de reprendre sa casquette de chef incontesté du PJD en 2021. Objectif : casser, voire simplement tracasser les Bleus, et remettre son parti dans les radars. Pour ce faire, il remplit les conditions énumérées par l’historien britannique Ian Kershaw sur les conditions de réussite d’un parti politique : un chef incontesté, une communauté de dirigeants charismatique, une idée forte et mobilisatrice, et un adversaire désigné et fédérateur.
L’homme dit tout et rien, force la dose, ose et glose. En art oratoire, il est inégalable et inégalé. C’est peut-être la raison de son rejet par de larges franges de la population, et surtout d’une certaine engeance que son discours résolument anti-corruption effraie... Mais ces larges franges ne votent pas, lui ouvrant ainsi pour le 23 septembre prochain un boulevard vers un score électoral moins cataclysmique que celui de 2021. Ses contempteurs rivalisent de férocité à l’égard d’Abdelilah Benkirane, oubliant sans doute un peu vite que cet homme fut chef du gouvernement du Royaume du Maroc et qu’à ce titre, et au nom du principe de respect des institutions, il devrait être plus respecté. Très écouté et encore influent, il peut tout dire car il n’aspire personnellement à rien, et c’est là un atout extraordinaire pour le PJD.
On oublie un peu trop vite qu’il fut l’homme qui mit un terme à la compensation, faisant gagner des dizaines de milliards de dirhams au budget de l’Etat (la suite et le suivi, désastreux, des prix des hydrocarbures ne dépendait plus de lui depuis 2017), qui introduisit un début de réforme des retraites, qui démarra un assainissement des finances publiques, … Mais au-dessus de tout cela, il est le chef du gouvernement et l’homme politique qui, en fonction et en situation, a su rendre ses lettres de noblesse à la politique, cette chose si nécessaire dans ce pays qui en a si besoin. Il est cependant regrettable que son discours soit très souvent très populiste, fondé sur une logique d‘essence religieuse qui, certes, suscite la sympathie et procure des suffrages mais ne participe hélas pas à la conscientisation des masses. C’est là que réside son plus grand péché politique, incruster une dose de religion dans son discours politique, qui en devient populiste, et surfer sur les insuffisances sociétales du royaume, comme la place des femmes dans la cité, au lieu de les corriger.
Nizar Baraka, lui, est un technocrate pur jus mais aussi un Istiqlalien qui coche toutes les cases de la doxa, de la légitimité et de la pratique istiqlaliennes. L’homme, qui fut plusieurs fois ministre et qui dirigea aussi le CESE, est un technocrate très politisé ou un politique ultra-technocratisé. Son défaut est d’être consensuel et son très grand défaut est d’être trop consensuel. Prêt, contrairement à sa confession, à tendre l’autre joue, il a depuis appris à tordre les bras, à l’exception toutefois des plus longs, souvent plus coriaces. Mais la maison Istiqlal ronronne désormais correctement, du moins en matière d’intégrité, à l’exception de quelques-uns quand même, qui confirment la règle, et qui sont sur le départ.
Et précisément, en matière d’intégrité, il est curieux que Nizar Baraka ne réponde ni ne réagisse aux graves accusations dont il fait aujourd’hui l’objet et qui risquent d’infuser au sein de l’opinion publique. L’attaque est trop grosse pour être gratuite et justement, plus c’est gros et plus ça passe, plus ça casse. La lourde méfiance des Marocains à l’égard de la politique et l’allègre viralité des réseaux sociaux ont fait le reste, dans l’objectif de donner de l’ampleur à de simples rumeurs qui désintègrent un homme pourtant intègre, très intègre. Il est honteux que ses adversaires en arrivent à ce genre de calomnies !
Lors de la campagne électorale à venir, M. Baraka devra néanmoins expliquer pour quelles très politiciennes raisons il a préféré théoriser la « fra9chocratie » au lieu de lutter réellement contre les « fra9chiya », privilégiant davantage son loyalisme gouvernemental à son credo istiqlalien. Lui et les siens s’en défendent, mettant en avant leur sens de la responsabilité, qui les aurait dissuadés de faire exploser une coalition gouvernementale et d’ainsi déclencher une crise politique qui dépasserait celle, morale, des indélicats et indécrottables fra9chiya. Cela se défend, même difficilement.
Nabil Benabdallah est, des trois, le plus régulier. Sur le dernier quart de siècle, il aura acquis son titre de « survivant », ayant en effet survécu à toutes les crises et les colères, et Dieu sait qu’il y en eu. L’homme est franc du collier, franc tout court, prenant souvent le risque d’exposer son parti et de se surexposer lui-même. Ancien ministre, à plusieurs reprises, éphémère ambassadeur et grand timonier du PPS depuis 16 ans, il a tout connu des hautes sphères politiques.
Ce qui le lie aux deux précédents est qu’il est l’homme qui murmure à leurs oreilles, leur apportant au besoin l’appoint électoral mais leur offrant aussi les compétences de pointe des cadres de sa formation. Autre avantage par rapport à MM. Benkirane et Baraka, il sait parler à tout le spectre politique, de l’électeur aux vrais décideurs, et il sait aussi être écouté de tous, sur ce même spectre vertical.
Aussi, dans l’élection à venir, ces trois hommes, ces « 3B », pourraient créer une forme de surprise, chacun à son niveau, chacun au vu de l’histoire de son parti. Mais chacun aussi en perspective des lourds enjeux qui attendent le prochain gouvernement. Le Maroc est une monarchie et son monarque détient fort heureusement de larges prérogatives exécutives, mais le Maroc a également besoin d’une technocratie politique à même de mettre les différentes politiques en musique ; il faut concevoir ces politiques (Nizar Baraka), les affiner (Nabil Benabdallah), et les exposer puis les « vendre » au public (Abdelilah Benkirane). Pour reprendre l’expression de l’économiste Abdelmalek Alaoui, « le Maroc n’est pas dénué de stratégies, mais de femmes et d’hommes imprégnés de la réelle volonté de les exécuter ». Les 3B semblent avoir cette volonté… et surtout aucune autre !
Aziz Boucetta