(Billet 1295) - Où en sommes-nous avec l'Afrique ?
« Il est beau, le jour où l’on rentre chez soi, après une trop longue absence ! Il est beau, le jour où l’on porte son cœur vers le foyer aimé ! L’Afrique est Mon Continent, et Ma maison ». Ainsi parlait avec sincérité et émotion le roi Mohammed VI, ce 31 janvier 2017, devant le 28ème Sommet de l’Union africaine (UA) à Addis-Abeba ; ce jour-là, le Maroc retrouvait sa grande famille africaine. Un moment empreint de solennité, rendu possible par une quinzaine d’années d’efforts soutenus et d’engagements sincères en direction de notre continent. Presque dix ans après, où en sommes-nous de nos relations avec l’Afrique ?
Sur le plan commercial, les échanges entre le Maroc et le continent s'élevaient à environ 53 milliards DH en 2024, avec 7 milliards d’excédent en faveur du royaume, contre à peine 10 à 14 milliards au début des années 2000. En matière d’investissements, 45% des IDE marocains à l'étranger sont réalisés en Afrique, et le Maroc se maintient dans sa position de premier investisseur en Afrique de l’Ouest et second sur l’ensemble du continent (derrière l'Afrique du Sud). Dans le domaine culturel, près de 20.000 étudiants africains sont admis dans les établissements d’enseignement supérieur du royaume, dont les trois quarts sont boursiers. Le Maroc est également présent en Afrique sur les plans religieux, militaire et sécuritaire. Il prend sérieusement en considération son rôle en matière de sécurité continentale, de migrations et de développement et propose des initiatives structurantes pour le continent (gazoduc Afrique Atlantique, façade atlantique, accès favorisé au Sahel, …).
En un mot comme en cent, le Maroc est africain, et il agit de sorte que cela se sache, se voit et se sente.
Mais, pour autant, où en sont réellement nos relations ? La dernière Coupe d’Afrique des nations aura contribué à lever le voile sur la réalité des choses. Comme le constate le journaliste français François Soudan, « en langage courant, lorsqu’un Marocain parle des Africains, ce n’est pas de lui ni de ses compatriotes dont il s’agit, mais de celles et ceux dont l’origine se situe au sud du Sahara. Et la réciproque est à peine moins vraie. (…) Les Subsahariens ont tendance à exclure de leur africanité les Maghrébins en général et les Marocains en particulier ». Pour comprendre cela, il faut remonter à la longue histoire mouvementée entre l’Empire chérifien et son hinterland continental, et il faut aussi garder en mémoire le « divorce » de 1984, quand Rabat avait claqué la porte de l’Organisation de l’Unité africaine (aujourd’hui UA) suite à l’admission monnayée de la RASD. La question du Sahara étant existentielle pour les Marocains, cela a laissé des traces.
Puis le roi Mohammed VI arrive, avec son tropisme africain très marqué. Une cinquantaine de visites officielles, plus les déplacements privés, un millier d’accords signés avec des partenaires publics ou privés sur l’ensemble du continent, un engagement résolu dans la coopération Sud-Sud ; les grands (plutôt méga) projets structurants… l’investissement du Maroc en Afrique ne fait plus de doute. Mais ce qui est valable pour les Etats ne l’est pas forcément pour les peuples, qui ont une logique différente et un rythme de changement et d’adaptation plus lent.
La CAN était l’occasion de vérifier tout cela. Le Maroc a mis les petits plats dans les grands, recevant les sélections, les supporters et les services de sécurité, sortant les grands moyens. Mais il aura suffi d’une finale calamiteuse pour établir que « l’amitié » et la « fraternité » restent des slogans émotionnels soulignés par le langage diplomatique et destinés à la consommation médiatique. Nous aurions dû parler, expliquer, lutter, répondre, confondre, puis réexpliquer… mais nous ne l’avons pas fait, prêtant le flanc aux critiques que nous avons reçues. Nous en sommes là, donc.
Et la réalité est que le Maroc a failli à entretenir le sentiment affectif établi par le roi sur les 15 à 20 premières années de son règne. Plus grave, les relations demeurent cantonnées à des initiatives politiques et économiques ponctuelles, sans être institutionnellement intégrées ou économiquement convergentes. Rares sont les visites d’officielles marocains en bilatéral, et encore plus rares dans des pays hors de la sphère francophone habituelle en Afrique de l’Ouest (Sénégal, Côte d’Ivoire, Guinée, …) ; rares ou très peu significatifs sont les investissements de PME marocaines sur notre continent, et rares ou inexistantes sont les installations d’établissements scolaires ou universitaires marocains en Afrique.
Notre diplomatie fonctionne plus que correctement sur le continent, avec une attitude plus impliquée, parfois offensive, dans toutes les régions, transcendant les obstacles linguistiques et culturels, mais une approche globale fait encore défaut. A preuve, les deux revers cuisants des candidatures marocaines, en février 2025 à la vice-présidence de la Commission de l’Union africaine et en avril 2026 pour l’élection à la présidence du Parlement panafricain. Au-delà de ces deux échecs, des voix chuchotent au sein même de notre diplomatie et des milieux universitaires concernés pour critiquer une gestion laxiste et un intérêt moyen de notre diplomatie pour le continent.
En Europe, par exemple, des rencontres plurimensuelles se tiennent à tous les niveaux et dans tous les domaines entre responsables publics des 27 ; cela permet de nouer des contacts, d’approfondir des relations personnelles et d’institutionnaliser le travail et les décisions de groupe. Rien de tel en Afrique, et encore moins concernant le Maroc.
En Afrique, et même en Europe, le royaume se considère comme un acteur d’influence et un facteur actif de géopolitique, mais il ne s’en donne pas tous les moyens. Et parmi ces moyens un instrument audiovisuel puissant et offensif. Medi1TV pourrait remplir ce rôle, et il semblerait même que la chaîne avait été créée dans cet objectif, accompagnant la démarche africaine royale. Mais de chaîne à ambition panafricaine, elle se décline depuis seulement en télévision marocaine couvrant l’Afrique, avec la majorité des contenus et une perspective éditoriale centrées sur le Maroc et une couverture a minima des grands événements africains quand le royaume n’est pas concerné. La présence et l’influence marocaines sur le continent seraient singulièrement renforcées en orientant davantage cette chaîne publique vers le continent que pour le Maroc, dont l’actualité est déjà couverte par les autres télévision publiques.
Aujourd’hui, on ne peut que constater, que regretter que les objectifs et les ambitions marocains en Afrique ne soient pas au niveau requis, pas plus qu’ils ne sont à l’image des efforts déployés par le royaume deux décennies durant vers sa profondeur continentale. L’intérêt africain existe au plus haut niveau de l’Etat mais il ne s’est pas prolongé dans les structures institutionnelles nationales, pas plus qu’il n’a infusé au sein d’une population pourtant de plus en plus consciente de sa communauté de destin avec l’Afrique.
Ancrer le Maroc dans l’Afrique nécessite certes de l’investissement économique et financier, mais aussi et surtout de l’investissement humain, institutionnel, culturel, dans une action soutenue et de longue durée, cohérente et convergente, qui dépasse le temps d’une mandature législative ou gouvernementale. Y sommes-nous ? Force est de constater que non, et c’est bien dommage.
Aziz Boucetta