(Billet 1368) - Une scène politique qui commence à avoir de l'allure

(Billet 1368) - Une scène politique qui commence à avoir de l'allure

On pensait ne jamais pouvoir observer au Maroc une scène politique qui ressemble à quelque chose. Ce n’est pas vraiment parfait mais c’est nettement mieux que ce que nous avons eu à voir ces dernières années, ces 30 dernières années, hors le mandat 2011-2016. La législature 2021-2016 a profondément éloigné les Marocains de la politique, mais pas définitivement car on peut espérer que l’actuelle les rapprochera.

Cela fait longtemps, très longtemps que les Marocains n’ont pas débattu des politiques et décisions gouvernementales ; il est vrai que les discussions ne portent aujourd’hui que sur le pouvoir d’achat, la baisse de l’IR ou encore l’augmentation des aides directes, mais sous Aziz Akhannouch, les gens se paupérisaient en silence et dans l’indifférence, pour cause d’absence de confiance et même d’espérance. Aujourd’hui, on voit au parlement des salles de commissions pleines à craquer de députés entourés de feuilles et cernés de feuillets, qui posent des questions sur des sujets maîtrisés, qui s’invectivent avec véhémence certes mais courtoisie, qui débattent, interrogent, contestent, proposent… En un mot, une vie parlementaire s’est installée avec ce gouvernement el Mansouri, dont les membres semblent convaincus de la nécessité d’une vitalité démocratique et d’une dynamique institutionnelle.

On relève cependant que la plupart des ministres n’ont pas encore vraiment démarré ; cela est compréhensible pour les nouveaux, encore un peu impressionnés par leurs nouveaux titres et leurs fonctions nouvelles, mais cela l’est moins pour d’autres, reconduits ou nouveaux entrants, mais expérimentés. Comment expliquer le silence inhabituel des deux grands chefs des partis nationaux, Nabil Benabdallah et Nizar Baraka ? Le premier doit certainement s’adapter, ou se réadapter, à son nouveau statut, celui d’allié à des gens dont il était encore l’adversaire intraitable voilà seulement quelques semaines, et le second pour sa part doit intégrer sa relégation de « parti référence » avec Aziz Akhannouch à « parti sortant donc responsable » dans l’actuelle majorité, cédant ainsi sa posture morale de 2021-2016 au PPS de M. Benabdallah jusqu’en 2031.

Abdellatif Ouahbi, quant à lui, poursuit sur son rythme habituel, avec sa gouaille coutumière. Ses sorties et ses saillies intéressent l’opinion publique , mais aura-t-il le temps et même la capacité de changer son logiciel mental, proposant et défendant des projets de loi qu’il s’était évertué à enterrer cinq années durant, comme le conflit d’intérêt ou l’enrichissement illicite, et plus globalement la lutte contre le « fassad », mot plus global que la corruption ? Me Ouahbi n’est certes plus avocat mais ministre, comme il tient à le rappeler, mais un ministre peut faire dans la provocation une fois, deux fois, pas toutes les fois.

Fouzi Lekjaâ, lui, est la météorite politique du moment. On l’a souvent donné comme le chef du gouvernement de l’actuelle législature avant que le roi ne choisisse Fatima Ezzahra el Mansouri ; mais il agit et est considéré comme, sinon le chef du gouvernement réel, du moins comme une sorte de co-chef. C’est lui qui a mené la campagne au nom du PAM, dans le sens de la crédibilité et de l’audience, et c’est lui qui a assuré la remontada du parti qui s’enfonçait dans ses difficultés et contradictions dès juillet, n’eussent été les providentielles transhumances de députés et cadres qui ont subitement et fort heureusement décidé qu’il était meilleur de « militer » au PAM qu’au RNI. M. Lekjaâ est venu consolider tout cela, fort de son aura de dirigeant sportif national et international abouti, réalisant d’excellents résultats. Il fait bouger les choses, incontestablement.

Les ministres de souveraineté, eux, sont également très visibles, mais en raison de la conjoncture. Abdelouafi Laftit doit préparer les prochaines élections et aussi le retrait de la Minurso, on suit donc ce qu’il fait et dit, au même titre que Nasser Bourita dont l’agenda est surchargé et les sorties, ici ou ailleurs, multipliées. Hassan Tarik intéresse par sa nouveauté à ce niveau de pouvoir.

Il reste Fatima Ezzahra el Mansouri, la cheffe de gouvernement qui ne cesse de dire et de répéter qu’elle a formé un gouvernement politique, po-li-ti-que. Possible, mais un gouvernement politique fait de la politique, et il est surtout dirigé par un homme, ou une femme, qui fait de la politique. Et faire de la politique, c’est s’engager, monter aux créneaux, afficher ses ambitions et ses visions, les défendre, défendre ses ministres. Un chef de gouvernement politique doit être sur tous les terrains, comme aujourd’hui celui de la hausse des prix.. Avec Mme Mansouri, force est de constater que ses apparitions sont limitées, hors celles qui lui sont imposées par sa qualité et qu’elle ne peut éviter : présentation, défense et discussion de son programme gouvernemental au parlement, représentation officielle du chef de l’Etat au sommet de Moscou, et participation à des séances de travail au palais royal. Mme el Mansouri, autoproclamée cheffe d’un gouvernement politique, doit idéalement faire… de la politique. Elle doit aller vers l’opinion publique, dans les médias et en conférences, ce qu’elle ne fait toujours pas.

Cela étant, on ne peut que constater qu’avec cette nouvelle configuration politique, l’écart entre Etat et gouvernement se réduit. L’histoire de la création du PAM conjuguée à la position actuelle de ce parti aboutit à ce résultat que les décisions sont prises plus vite, que les nécessaires et traditionnelles concertations entre palais et gouvernement s’accélèrent, et que l’objectif de délivrer vite et bien en est bien plus facilité qu’avec un parti « normal » et un chef « normal ». Avec la configuration actuelle, gouvernants et gouvernement se rapprochent plus, bien plus, même sans se confondre, pour le plus grand bien des populations. Aziz Akhannouch devait remplir ce rôle, il ne l’a pas fait, place alors au PAM et à sa cheffe.

Du côté de l’opposition, la configuration a également changé, radicalement. Seul le RNI reste groggy après les élections, marginalisé par la classe politique au mieux, traité comme paria au pire ; et cela l’étonne… mais le congrès qui doit se tenir en début d’année prochaine devrait placer la tête de ce parti une personnalité plus convaincante que l’actuel président et moins arrogante que le précédent. Le MP se remet doucement de son éviction de la majorité et du gouvernement, mais il affûte ses armes, déployant ses talents et ses tribuns. L’Alliance de gauche commence bien sa mandature, mais certains de ses membres ont encore du mal à comprendre qu’en hurlant ou en invectivant, on n’est pas forcément plus écoutés ; mais les Huit s’organisent et bientôt leur apport apparaîtra. Le PJD, last but not least… avec ses 54 députés, avec l’organisation martiale de son groupe parlementaire, avec le secrétaire général en embuscade, avec la quasi parfaite connaissance des dossiers et des enjeux par ses élus, ce parti a changé la pratique politique dans le royaume et l’actuelle législature confirmera sa « normalisation » dans l’esprit d’un nombre croissant de personnes.

Enfin, la Chambre de représentants compte bien des stars, intégrées dans des partis ou des groupes mais célèbres et renommées par leurs parcours personnels. Ils ont commencé déjà à donner de la voix et à tonner à leur manière. Le jeune Oussama Barik, venu de sa montagne et lesté des problèmes de ce Maroc oublié qu’il rappelle à notre bon souvenir, Rim Chabat et son fiel aussi retentissant que son franc-parler, Mustapha Lekhssem, le lutteur qui vient lutter pour les gens, Abdenbi El Aidoudi, le très charismatique, érudit et sympathique député MP, Samir Chaouki qui établit la jonction tant attendue entre PJD et société civile, et d’autres encore… Ceux-là animeront la Chambre comme elle l’a rarement été.

Et au final, cette élection donnera plus de relief que les précédentes, presque toutes les précédentes. Il faudra remonter aux gouvernements des années 60 – avec un arrêt quand même sur la période Benkirane – pour trouver une configuration politique aussi animée, aussi passionnée, aussi engagée que l’actuelle, entre un gouvernement pressé qui doit délivrer et une opposition reconfigurée et revigorée qui a compris que s’opposer, c’est aussi proposer… proposer des lois et des amendements ou imposer des commissions d’enquête…

Il est donc possible de nourrir de l’espoir face à cette scène politique et cette configuration institutionnelle.

Aziz Boucetta



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