(Billet 1367) - La question du Sahara, pour les nuls
Les portes de la faculté ouvrent à 8 heures tapantes, et il est 8 heures ; les étudiants de 2nde année de science politique de l’université de Santiago au Chili entrent en bon ordre, arpentent les couloirs puis s’engouffrent les uns après les autres dans le grand amphithéâtre, attendant leur professeur. Il arrive, et d’un regard panoramique prend possession de la grande salle, avant de commencer son cours sur les relations internationales.
Il est 11 heures, les étudiants, fourbus et un peu plus savants, quittent l’amphi en désordre. Leur professeur leur a mis tellement de choses dans la tête qu’ils en ont le tournis, tous. Trois jeunes gens vont s’asseoir sur un banc, à l’ombre d’un grand platane. Ils se connaissent bien puisque tous les trois sont les enfants de cadres dans une multinationale américaine au Chili. Ils se prénomment Kim, venant de Séoul, Eline, fille de Norvège et Ali, originaire de Marrakech. C’est la mondialisation.
Ils sont fatigués de trois heures de cours intense. Les deux premiers poussent un profond soupir, regardent le troisième, et Kim demande :
- Ali, tu devras nous réexpliquer cette affaire du Sahara occidental… c’est quoi le problème, quelque chose cloche… le prof a tout dit, et tout dire ça embrume l’esprit. Le Sahara occidental, c’est au Maroc ou non ? ». Eline appuie la demande en opinant du chef.
- Qu’est-ce que vous n’avez pas compris ? », dit Ali.
- A peu près tout, ou à peu près rien », répond Eline en éclatant de rire. « Le Sahara était marocain depuis des siècles, avant que le Maroc ne soit même plus le Maroc en 1912, colonisé par la France et l’Espagne, et quand en 1956 ces deux pays s’en vont, le Maroc n’est plus vraiment le Maroc d’avant 1912 car en partant l’Espagne ne lui a pas rendu le Sahara, qu’il réclame depuis. C’est bien ça ? ».
- Globalement oui, sourit Ali, mais en schématisant très fort. Pour être un peu plus long mais plus précis, voilà l’histoire : dans les siècles passés, le Maroc, appelé alors empire chérifien, s’étendait très au sud, arrivant jusqu’au fleuve Dakar, et à l’est, il allait loin aussi. Puis au 19ème siècle, les Européens ont commencé à dépecer l’Afrique et quand ils en sont arrivés au Maroc, c’est devenu plus compliqué car le Maroc était justement un empire, un Etat, une nation. Mais, je vous la fais courte, ils l’ont quand même occupé et dépecé, l’Espagne prend le Sahara depuis 1884 pour des raisons trop compliquées à expliquer, puis en 1912 la France occupe le reste du Maroc sauf le nord, dévolu à l’Espagne. Pourquoi ? Trop compliqué là encore, mais globalement une histoire de marchandage entre puissances européennes. Vous suivez ?
- Jusque-là, ça va », répondent les deux autres. Ali essaie de schématiser parce que pour un Sud-Coréen et une Norvégienne, les tribulations et aventures européennes en Afrique au début du 20ème siècle, c’est du chinois, si on ose dire… Le Marocain continue :
- En 1956, la France quitte le Maroc et l’Espagne aussi rend le nord, mais conserve le Sahara, considéré par Madrid comme possession antérieure (1884, rappelez-vous) au Protectorat de 1912 et donc non lié au nord restitué en 1956. Mais le Maroc, depuis cette date, le réclame.
- Pourquoi alors ne s’est-il pas dirigé vers l’ONU ? Elle est faite pour ça, non ? », questionne Eline.
- Il l’a fait, en demandant son inscription sur la liste des territoires non autonomes des Nations Unies, dès 1963. C’était la faiblesse de la bonne foi, confrontée à la mauvaise foi de la puissance car…
- Attends, attends, Ali, l’interrompt Kim, belle phrase mais que tu es seul à comprendre !
- Hahaha, la bonne foi marocaine consistant à s’en remettre à l’ONU s’est affaiblie elle-même en entrant de son plein gré dans les méandres d’une organisation faite pour les grands et dans laquelle les grands s’entraident… Garde juste ça en tête car depuis l’année où le Sahara a été inscrit sur cette lise de territoire non autonomes, le Maroc n’a que des problèmes.
- Comme quoi, mais sans trop de détails ? », relance Kim, qui comprend un peu mieux l’affaire.
- Pas trop de détails, sauf que comme vous le savez, le Maroc est bordé par l’Espagne et l’Algérie, et que l’Algérie venait d’obtenir son indépendance d’une France qui n’est pas très loin. Alors, chacun pour ses raisons, Espagnols, Français et Algériens se sont mis dans la tête de compliquer les choses pour Rabat, s’alliant, s’entendant, s’unissant, mais clamant toujours leur amitié pour le Maroc.
- Et ton pays a continué de faire confiance longtemps, comme ça ? », demande Eline, amusée.
- Ben non, sourit Ali, il a fini par comprendre l’histoire de la mauvaise foi, de la puissance et toussa… alors le roi Hassan II prend le taureau par les cornes, sans jeu de mots sur l’Espagne torero, et lance la Marche verte en 1975, 350.000 types – dont des femmes, rassure-toi, Eline – entrent sur le territoire sahraoui et les Espagnols, un peu affaiblis à ce moment de leur histoire, cèdent et partent.
- Ah bon, comme ça, aussi facilement ? », constate Kim.
- Oh, Marocains et Espagnols ont signé des accords, conclu des ententes, plus certainement deux ou trois trucs discrets, mais disons qu’ils sont partis. Et depuis cette date, l’Algérie, qui entretient et soutient et arme et abrite un groupe de gens qui se disent séparatistes et qui veulent l’indépendance du Sahara, nous emmerde. Au départ, c’était des affrontements directs puis après par Polisario interposé.
- Polisario ? Le prof en a parlé mais je n’ai pas vraiment compris », demande Eline.
- Ah oui, le groupe de séparatistes qui veulent l’indépendance, qui ont créé une république sur du papier, mais une république qui, forte de l’appui de l’Algérie, est reconnue par plein de pays, même si leur nombre recule aujourd’hui.
- Ah, quand même », réagit Kim.
- Attends, poursuit Ali, au départ, les choses étaient mal enclenchées pour le Maroc, mais après 15 ans de guerre ouverte, un cessez-le feu a été signé en 1991 sous le contrôle de l’ONU qui a envoyé une mission sur place pour le faire respecter. C’est la Minurso.
- Ah là, lance Eline, tu entres dans l’actu ». Ali sourit.
- Oui, elle est chargée d’organiser un référendum et de surveiller le cessez-le feu. Mais entretemps, le Maroc a construit un mur tout au long de la frontière et avec ça il sécurise son territoire,…
- Ah, ça me revient », l’interrompt Kim. « Le Polisario tient cette partie est de ce mur, non ? ».
- Mais non, ils ne tiennent rien du tout… ils essaient des incursions de temps en temps mais l’armée marocaine leur envoie ses drones qui les font fuir. Vous savez, une armée vieille de mille ans ne va pas s’en laisser compter par des va-nu-pieds désordonnés. Oui, je sais c’est un peu chauvin, mais c’est la vérité vraie… Revenons à la Minurso… elle était donc prévue pour organiser un référendum que le Maroc refuse, et elle a végété 30 ans avant que les choses changent. Pendant 30 ans, les puissances nous baladaient à l’ONU et tout le monde se foutait de cette affaire mineure, régionale, insignifiante puisqu’il n’y avait pas de guerre et que le Maroc était incontestablement chez lui, dans les faits et aussi, je peux vous le dire, dans les cœurs. Puis Mohammed VI a proposé en 2007 un plan d’autonomie, qu’il maintient toujours d’ailleurs.
- Et pourquoi refuse-t-il le référendum, ce n’est pas bien plus simple pour régler cette histoire ?
- C’est le Maroc qui l’a proposé en premier et dès les années 80 ; les autres, surpris par cette initiative de Hassan II, ont tergiversé. Et aujourd’hui, la population a changé sur le plan sociologique et la définition du corps électoral n’existe pas, pas plus d’ailleurs que cette grande arnaque de « peuple sahraoui » qui a fait vivre le Polisario tout ce temps. Pour l’instant, le Maroc est chez lui au Sahara, les Sahraouis y ont retrouvé leur système séculaire et ancestral relié aux sultans marocains et pour ne rien gâcher, les investissements vont bon train.
- Et c’est suffisant ça ? », demande Eline.
- Oui, car l’Algérie s’est affaiblie pour tout un tas de raisons alors que le Maroc a suivi le chemin inverse, se renforçant lui aussi pour un paquet de raisons. Depuis 15 ans, les Marocains ont changé de stratégie diplomatique et ils sont devenus de plus en plus crédibles, plus influents, plus hardis, plus incisifs. En 2020, les Américains de Trump reconnaissent enfin que le Sahara est marocain ; ça ne remplace pas l’ONU, mais qu’est-ce que ça fait comme bien et qu’est-ce que c’est important !!! ». Ali éclate de rire.
- Pourquoi ? », disent les deux autres, amusés aussi.
- Parce que quand tonton Trump a pris sa décision, les Marocains ont été renforcés, ont bouffé du lion, et se sont lancés dans une grande offensive diplomatique. Peu à peu, les grands pays occidentaux, les moyens aussi et plein de petits Etats ont suivi le mouvement, reconnaissant enfin encore que le Sahara c’est le Maroc, et inversement.
- Et les Algériens ? », sourit Kim, qui avait enfin compris d’où venait le problème.
- Et bien ils ont tout fait pour nous emmerder comme je vous ai dit. Tant et si bien que leurs amis russes, pour leur faire plaisir et continuer de leur fourguer leur quincaillerie, ont opposé un veto, la semaine dernière, à l’ONU, contre le renouvellement annuel de la Minurso. Les Marocains ont saisi la balle au bond, et avant que les Algériens ne comprennent leur méprise et leur erreur, l’acte de décès de la Minurso a été établi par le Maroc, avec certainement l’aide américaine et peut-être même russe. On en est là.
- Oui, mais après, demain, après-demain, comment tu vois les choses, Ali ? », demande Kim.
- Faut voir du côté algérien… Au niveau du Maroc, tout se passe bien, on est là-bas chez nous, les régions se sont singulièrement développées, tout va bien. Si les Algériens sont intelligents, et j’en doute, ils se rapprocheront d’une manière ou d’une autre du Maroc, on réglera les choses et on n’en parlera plus, et s’ils sont stupides, ce qui demeure plus probable, les choses peuvent aller très loin dans la conflictualité…
- Tu es un peu trop sûr de toi, mon ami », objecte Eline.
- Tu sais, dans cette affaire, les Marocains se sentent agressés, et ils le sont. Le Sahara, c’est notre pays, notre bled, notre territoire. On est prêts à le défendre et l’armée attend d’en découdre. Côté algérien, c’est différent, les populations se moquent totalement de cette histoire, qui est celle de leurs chefs. Le Maroc ne veut pas la guerre, Mohammed VI ne cesse de le dire, de le répéter, et de le redire encore, tendant toujours une main amicale aux voisins. Mais que voulez-vous, le traumatisme colonial a fortement, et peut-être même définitivement, impacté la psyché collective algérienne. Et je reste correct… », conclut Ali avec un petit sourire entendu.
- Et alors, maintenant, que va-t-il se passer ? », questionne Eline qui se lève et se dégourdit les jambes.
- Et bien, maintenant, on verra bien ce que feront les types du Polisario et comment réagiront les Algériens… Wait and see. Mais le Maroc, sachez-le, s’est engagé à fond dans le développement de son territoire, Sahara compris bien évidemment, et il aspire à en faire un outil de co-développement avec les pays du Sahel sans accès à l’Atlantique. On est sur une autre logique, projetés vers l’avenir, alors que nos voisins, nos « frères » comme les appelle avec dérision notre ambassadeur à l’ONU, restent glués au long passé de leur territoire et à la courte histoire de leur Etat. Le problème est là ! ».
- Merci, Ali, pour la clarification. On se sent moins bêtes ».
- Vous êtes simplement plus informés ».
Aziz Boucetta