(Billet 1306) - Rabat, nous avons un problème...
Question existentielle… Comment organiser, tenir et réussir des élections législatives quand on a une classe politique aussi timorée, pour ne pas dire insignifiante ? Et la question devient encore plus pointue si on admet le principe de l’importance de ce scrutin dans la marche du royaume. En effet, nous avons des défis à relever bien plus hauts que ce que peuvent apporter comme réponses les divers responsables politiques, disséminés ici et là dans leurs partis mais réfléchissant tous de la même manière.
« Rabat, nous avons un problème », donc… rappelant cette fameuse phrase de l’astronaute d’Apollo 13 à sa base de Houston en 1970. Et bien, chez nous, près de 60 ans après et sur le plancher des vaches, c’est pareil, nous avons un problème. En 1970, dans l’espace, une explosion était survenue, créant une baisse de tension dans l’ensemble du système de la fusée. Au Maroc, l’analogie est maintenue : une explosion sociale en octobre dernier, qui a créé une sorte de tétanisation, de sidération de la classe politique, depuis en sous-régime… Alors oui, Rabat, nous avons un problème, politique !
Il est tellement important, ce problème, que nous avons une sérieuse difficulté à trouver des leaders « chefdugouvernementisables ». Le problème est un problème de casting. Les candidats possibles sur la scène politique sont au choix : timorés, non crédibles, inconsistants, soupçonnés de malversations diverses, malaimés du Maroc d’en haut, d’en bas ou des deux… Les choses en sont arrivées à un point où eux-mêmes, ces leaders, ne croient plus en leurs propres chances d’accéder à la primature.
Dans l’intervalle, ils disent tout ou bien n’importe quoi, multipliant les promesses, baignant dans le populisme, se contredisant, cédant à une forme de vulgarité ou se réfugiant dans l’érudition. Ils ont tous, ou presque tous, oublié l’explosion sociale d’octobre 2025. A son niveau, le roi Mohammed VI avait apporté des réponses, la plus spectaculaire étant l’ouverture des élections aux jeunes de moins de 35 ans, sans appartenance politique. Était-ce une manière de dire aux partis que « puisque vous avez un déficit d’attractivité et que les jeunes préfèrent ne pas y aller qu’à y aller avec vous, donnons-leur la possibilité de se présenter en candidats libres » ?
Et de fait, pour répondre au mouvement d’humeur des jeunes, les partis et leurs leaders ont fait du… jeunisme. Multiplier les structures pour les jeunes – avec des noms divers et variés –, en nommer quelques-uns à quelques postes ici et là, et répéter à l’envi cette lapalissade qui consiste à dire que « les jeunes d’aujourd’hui sont l’avenir de demain ! »… Il en faut plus, bien plus pour une jeunesse instruite, connectée, bien organisée, talentueuse et terriblement ambitieuse, qui ne se reconnaît plus dans la technostructure politique actuelle et dans ses poncifs habituels.
En face, chez les partis, la raison invoquée à leur incurie est invariable, non explicitement exprimée mais infiniment ressassée en privé : « ‘On’ ne nous laisse pas faire ». Par « on », il faut entendre l’Etat, le Makhzen. Cela était vrai sous l’ancien règne, quand les partis étaient entièrement soumis au ministre de l’Intérieur d’alors, feu Driss Basri. Aujourd’hui, il en va différemment et les partis sont invités à remplir leur rôle, dans le respect des dispositions constitutionnelles qui attribuent au roi de larges pouvoirs exécutifs. Le périmètre d’action royale est clairement et soigneusement défini, et il appartient aux partis de tracer le leur et d’y remplir leur mission.
Se réfugier derrière le Makhzen est facile quand on ne sait pas y faire et qu’on a besoin d’un responsable. Imputer son incurie à d’autres permet de masquer ses propres turpitudes. Et parmi celles-ci, des patrons de partis inamovibles, une forme de népotisme (ou, plus grave, de clientélisme) dans la désignation aux fonctions de responsabilité au sein des partis ou dans les institutions, un discours politique creux et surtout, l’acceptation de « ripoux » pour couvrir des circonscriptions ou même pour siéger dans les organes décisionnels des partis… Et puis cette propension à tout accepter, à composer, à ne jamais dire ‘non’, même quand on n’a pas envie de dire ‘oui’… sauf quelques rares, très rares, exceptions, qui se reconnaîtront.
Dans la réalité, les partis n’ont besoin de personne, et encore moins de l’Etat, pour se saborder. Ils le font très bien eux-mêmes !
Comment voulez-vous que soit la perception des partis politiques par la population, essentiellement sa frange jeune, quand les citoyens les voient rivaliser d’obséquiosité ou afficher tant de pusillanimité ? Les électeurs ont finalement compris que l’ambition de tout parti et de tout responsable de parti est d’« y être », « y » renvoyant aux postes publics (députation, gouvernement, diplomatie ou toute autre sinécure possible) ; la preuve en est donnée par cette volonté des dirigeants de partis à ambitionner les postes centraux. L’objectif ultime de tout politique ambitieux n’est pas d’appliquer ses idées et de mener à bien ses projets, mais de siéger au gouvernement ; tout est fait dans cette perspective, et une fois qu’on accède à la sinécure, le but réalisé se transforme en volonté forcenée de s’y maintenir, et de regarder d’en haut le Maroc d’en bas.
Combien sont-ils à privilégier la représentation locale ? Combien, parmi les leaders élus maires, exercent-ils réellement leurs fonctions dans leurs villes (Agadir, Marrakech, Taroudant, …) ? Combien de personnes sont-elles en mesure de citer le nom des présidents des conseils des villes de Tanger, d’Oujda, de Fès, d’Ouarzazate, ou même de la capitale Rabat ??!! Et sur les douze régions, combien, peuvent-ils en nommer les présidents ? Et ne parlons même pas des appartenances politiques de ces responsables, si toutefois ils sont connus et identifiables ?
Oui, Rabat, nous avons un problème… et un grave problème car dans un ou deux ans, le Maroc étant ce qu’il est et le Mondial approchant, des bataillons de journalistes et d’influenceurs viendront s’intéresser à ce Maroc qui (co-)organise une coupe du monde. Comment fonctionne-t-il ? Comment vivent ses populations ? A-t-il les moyens de ses ambitions ? Comment s’organisent les ville retenues pour accueillir les matchs ?
Oui, Rabat, nous avons un problème… un très sérieux problème avec cette transition démographique que connaît le pays et la relève générationnelle qui en résulte déjà. Comment la retenir dans le pays ? Comment la contenir dans ses ardeurs ? Comment répondre à ses besoins ? Comment la mobiliser ?
Oui, Rabat, nous avons un problème… et nous n’en voyons pas vraiment la solution. Sauf peut-être de voter massivement et de se rappeler au bon souvenir de ces politiques.
Aziz Boucetta