(Billet 1347) – Félicitations, Madame Mansouri ! Place à la (vraie) politique, maintenant...
Le moment est historique, incontestablement historique ; une femme a été nommée cheffe du gouvernement du Royaume du Maroc, chargée de réunir une majorité parlementaire et de former ce gouvernement. Cette dame est Fatima Ezzahra El Mansouri, ministre, cheffe du PAM et maire de Marrakech. En la désignant, elle, le roi Mohammed VI a respecté la tradition politique qu’il a lui-même mise en place, en l’occurrence nommer le chef du parti arrivé premier aux élections, alors que rien dans les textes ne l’y contraint (il doit juste nommer un membre du parti premier au classement).
Le moment est donc doublement historique… Le PAM, après une longue attente, décroche enfin la présidence du gouvernement et c’est une femme qui y est désignée. On ne peut que l’en féliciter, chaleureusement et sincèrement, après un parcours de 16 années qui l’ont conduite tour à tour et progressivement à la mairie de Marrakech (2009), puis à la présidence du conseil national de son parti (2020), puis ensuite au gouvernement, à un département aussi important que sensible (2021) et encore une fois à la mairie de Marrakech, puis après à la présidence de la direction collégiale du PAM et, enfin, à la présidence du gouvernement. Une carrière certes pas très longue mais une carrière dense.
Et maintenant ?
Maintenant, le vrai travail va commencer, après une mandature émaillée de scandales en tous genres et de tous types, dont elle assume une part de la responsabilité de par sa fonction de cheffe du PAM (titre plus court que Coordinatrice de la direction collégiale du Parti Authenticité et Modernité mais qui signifie la même chose). Mme Mansouri a une énorme pression qui s’exerce sur elle, en effet… être première femme cheffe du gouvernement, la plus jeune cheffe du gouvernement de l’histoire du pays, c’est bien, mais ce sont aussi des honneurs qui contraignent et qui obligent. Saura-t-elle en être digne, saura-t-elle relever le défi ? Faisons-lui pour l’instant le crédit de ses intentions, sans procès préalable.
Mais l’exemple de son prédécesseur Aziz Akhannouch est encore dans les esprits… ministre depuis 2007 et chef de parti depuis 2016, il avait gagné les élections de 2021 et est devenu chef du gouvernement. On avait attendu, espéré même qu’il devienne homme politique, voire même homme d’Etat, pour faire honneur à l’esprit de la constitution qui consacre le chef du gouvernement en véritable leader politique. Las… il n’en fut rien ; l’homme du clan l’est resté, encore plus qu’avant.
La première chose d’importance à réaliser pour la nouvelle cheffe du gouvernement serait de former un gouvernement politique et non arithmétique. Surtout que cette arithmétique ne sera pas difficile à réaliser, tant plusieurs autres chefs politiques piaffent d’impatience d’y être et suffoquent même d’angoisse d’être tenus hors du futur gouvernement. Mais en face, le Maroc d’en bas a besoin d’idées, pas de chiffres et les jeunes attendent des faits, pas des effets de manches. Ils ont montré leur colère, par trois fois, sur l’année écoulée, une fois en octobre 2025, l’autre en manifestant leur manque de confiance par leur « fuite » vers Sebta, et enfin l’abstention massive, spectaculaire.
On sait que Mme Mansouri est bardée de titres et de distinctions, comme son classement par Forbes parmi les 20 jeunes femmes les plus influentes d'Afrique et sa consécration à Davos comme Young Global Leader ; on sait aussi qu’elle a une expérience politique territoriale, ayant été deux fois maire de Marrakech, et son passage au ministère de l’Aménagement du territoire lui confère une bonne connaissance des territoires, du Maroc profond précédemment dit « inutile ». Cette expérience devrait la conduire à regimber contre elle-même, à s’extirper du cocon d’un parti qui l’a jusque-là couvée et maternée mais qui, il faut le reconnaître, n’inspire pas grande confiance au sein de l’électorat. Et qui objectera qu’elle a été régulièrement élue aura raison, mais il devra aussi penser que le corps électoral réel est de 28 millions de personnes, dont seules 6 millions ont voté… et la majorité de ces suffrages sont venus du monde rural.
Il appartiendrait à Mme Mansouri de rendre légitime une élection par ailleurs légale, car en effet avec un taux de participation de 38% (pire si on considère l’ensemble de la population en âge de voter), la question de la légitimité se pose. Et pour devenir légitime, mettre en œuvre certains éléments de son programme immédiatement réalisables serait hautement souhaitable, et même fortement louable (impôts, factures d’électricité, relèvement progressif de l’aide sociale directe, …). Et aussi, pour gagner en légitimité, activer dès l’installation de son gouvernement des gages sur la moralisation de la vie politique. Mme Mansouri est cheffe du gouvernement, mais elle n’est pas encore une femme d’Etat ; saura-t-elle le devenir ? Il faut pour cela faire de la politique plus intensément qu’elle n’a fait jusque-là, et accepter de prendre des risques en se confrontant à ses adversaires ou aux médias.
Aussi, et encore une fois, une femme cheffe de gouvernement fait l’histoire. Il faut la re-féliciter… et espérer sincèrement qu’elle continuera à faire l’histoire ! Bonne chance et bon courage, Madame la Cheffe de gouvernement.
Aziz Boucetta