(Billet 1360) – Fouzi Lekjaâ et Abdellatif Ouahbi : la mue ou l’usure !
Tous les candidats et leurs chefs lors de la campagne électorale ont appelé à la moralisation de la vie publique et politique, et tous ont promis qu’ils allaient, une fois en situation, contribuer à instiller, à défaut de mieux, un peu d’éthique dans le monde politique. Et les voilà élus, certains promus ministres, d’autres affectés à leurs appareils, tous et toutes derrière Fatima Ezzahra el Mansouri à l’écouter promettre monts éthiques et merveilles morales. Les cas de Fouzi Lekjaâ et d’Abdellatif Ouahbi interpellent…
Hors régaliens, ces deux ministres figurent parmi les plus membres les plus influents et les plus puissants du gouvernement, et bien évidemment du PAM (que M. Lekjaâ a intégré par le Bureau politique en juillet dernier). Aux côtés de Fatima Ezzahra el Mansouri, ils ont mené la campagne électorale, puis co-dirigé les négociations de formation de la majorité, puis du gouvernement. Ils incarnent d’une certaine manière l’âme (à défaut de la conscience) de ce gouvernement, dont ils sont ce qu’on peut appeler des idéologues ; ce qui est intéressant et utile pour un parti connu pour ne pas avoir d’idéologie connue et identifiée.
L’insistance de la cheffe du gouvernement et de l’ensemble des dirigeants du PAM sur la moralisation et l’éthique politiques interpelle quant à ces deux personnages, pour des raisons différentes, en l’occurrence le cumul des mandats pour Fouzi Lekjaâ, et l’esprit de responsabilité pour Abdellatif Ouahbi.
1/ Fouzi Lekjaâ est ministre de l’Economie, des Finances et de la Performance publique. Il était ministre délégué chargé du Budget dans le gouvernement précédent. Il est également et surtout et comme chacun sait le président de la Fédération de football, véritable et grand patron du foot marocain qui, à lui seul presque, résume et englobe le sport national. M. Lekjaâ est également considéré à juste titre comme dirigeant du football mondial, étant 1er vice-président de la CAF et membre du conseil exécutif de la FIFA, en passant sur la présidence de la Fondation Maroc 2030, en charge de l’organisation/préparation du Mondial prochain sur nos terres. Cela est bien, mais cela est trop.
Cela s’appelle le cumul des mandats. Il revient à M. Lekjaâ et à ses supérieurs d’assumer cette multiplicité de fonctions, mais en matière d’éthique politique, comment justifier un tel cumul national et international, combinant foot et fric ? D’un point de vue moral, comment expliquer que le dirigeant d’un parti puisse être autorisé à ce mélange des genres entre sport et politique ? N’y a-t-il donc aucun autre cadre apte à exercer les fonctions de dirigeant de la FRMF ? C’est globalement le message envoyé à l’opinion publique, et aussi au monde dont on ne se lasse pas du regard sur nous. L’éthique dont se réclame avec force et insistance Fatima Ezzahra el Mansouri aurait voulu que Fouzi Lekjaâ renonce à sa fonction sportive. En effet, étant simple mortel, il ne dispose pas du don d’ubiquité physique et mental et donc, fatalement, il y aura des tâches que M. Lekjaâ ne pourra raisonnablement pas accomplir.
La sortie du ministre des Finances pour présenter le PLF a montré les limites de l’exercice. Il s’en prend au PJD, ce qui est de son droit et relève du jeu politique, lui-même étant désormais PAM ; mais comme président de fédération, il est l’homme de tous les Marocains, sans exception. Là est le difficile exercice du dédoublement de personnalité, auquel M. Lekjaâ devra trouver une solution, rapidement.
2/ Abdellatif Ouahbi est le ministre reconduit de la Justice. il a gagné en importance au sein de son parti le PAM depuis ces dernières élections. Juriste de formation et avocat de métier, personne ne remet en doute ses compétences à la tête de ce très important ministère. Mais son caractère provocateur, son attitude souvent arrogante et ses maladresses verbales et oratoires l’ont conduit à faire adopter des textes qui ont régulièrement suscité des tollés au sein de la société : lois sur les avocats, sur les adouls, sur la procédure civile puis pénale… Désormais plus puissant, certainement plus influent, Me Ouahbi pourrait davantage exacerber les tensions sociales et judiciaires.
Dans le programme gouvernemental, il est dit que « le gouvernement s’engage à adopter les textes nécessaires à la constitution du dispositif national d’intégrité : une loi sur les conflits d’intérêts, conformément à l’article 36 de la Constitution ; une loi incriminant la divulgation d’informations en vue d’obtenir des privilèges ou des avantages ; une loi protégeant les fonctionnaires qui signalent des actes de corruption ; et une loi unifiée et générale relative à la déclaration obligatoire de patrimoine, applicable à toutes les catégories de personnes assujetties à cette obligation, conformément aux articles 147 et 158 de la Constitution ». Cela tombe bien, le groupe parlementaire PJD a déposé hier au Bureau de la Chambre quatre projets de loi correspondant aux textes mentionnés dans ce passage du programme gouvernemental.
La question est de savoir comment un ministre qui a œuvré à refuser ces textes cinq années durant se transformera en partisan et ardent défenseur de ces projets de lois… Comment pourrait-il donc se renier ? Et dans ce cas, il lui faudra quand même expliquer la raison qui l’a conduit à les refuser ou qui le conduirait à faire aujourd’hui ce qu’il a patiemment et régulièrement refusé de faire hier.
Fatima Ezzahra el Mansouri l’a dit et redit, avec une lourde insistance, ce gouvernement est politique. Et la politique est l’art du compromis, l’action de convaincre, la capacité à rapprocher les points de vue, l’aptitude à échanger, débattre, convaincre, et l’intelligence de composer, voire de renoncer le cas échéant… MM. Lekjaâ et Ouahbi sont sans nul doute dotés de hautes compétences dans leurs domaines respectifs. Pour mener à bien leur mission, face à une opposition intraitable, dotée elle aussi de grandes compétences et numériquement robuste, ces deux ministres devront changer leur propre nature belliqueuse, distante et hautaine. En responsables providentiels tels qu’on les présente ou comme ils se ressentent, ils devront nécessairement apprendre à muer, à se transformer pour faire face aux nouvelles conditions, aux nouvelles exigences, aux divers et dangereux défis qui se profilent devant nous.
Autrement, l’usure triomphera, les crispations prendront place et des secteurs aussi importants et cruciaux que la justice, les finances publiques et le football seraient exposés à des revers que le Maroc ne peut se permettre.
Aziz Boucetta