(Billet 1352) – Il était une fois Abdelilah Benkirane…
Il est des leaders qui défraient la chronique politique et effraient leurs adversaires, par leur bagout et leur gouaille, par leur désintéressement matériel et leur intérêt réel pour les gens. Abdelilah Benkirane est un de ces personnages dont on ne fait pas beaucoup par génération et qui aura marqué la sienne. Indiscutablement, dépassant les autres de la tête et des épaules. Mais il arrive un moment où il faut savoir s’arrêter, ne serait-ce que pour ne pas détruire ce qu’il a incontestablement construit.
Abdelilah Benkirane a un don pour la politique, servi par un talent oratoire certain auquel nous ne sommes pas habitués au Maroc. Nous avons eu des trublions, des hurleurs, des clowns qui ont égaillé notre parlement des décennies durant, sans qu’ils n’arrivent à percer le plafond de fer mis en place par l’Etat pour endiguer ce type de politiques.
Abdelilah Benkirane est un peu de tout cela (excepté clown), souvent trublion, parfois hurleur, quelquefois amuseur, toujours politique et très grandement populaire. Cela fait un bon quart de siècle qu’il marque la scène politique de sa forte présence ; aujourd’hui âgé de 72 printemps, il aura explosé lors de la phase dite des printemps arabes, avec sa déclinaison locale du 20-Février. M. Benkirane est le seul chef de gouvernement qui fut triomphalement réélu ; c’était en 2016, après un mandat plein de cinq années durant lesquelles il avait pourtant pris des décisions impopulaires.
L’homme est insatiable de pouvoir, et diriger est pour lui une seconde nature. Il est le chef incontesté du parti abusivement dit islamiste, ayant été avec ses compagnons feu Abdallah Baha, Saadeddine Elotmani ou encore Mohamed Yatim le fondateur de la mouvance alors réellement islamiste, dans les décennies 70 et 80 du siècle dernier. Ayant enterré le premier et « assigné à résidence » le second, il est aujourd’hui seul maître à bord. Et personne de sensé ne peut contester que c’est lui qui a su et pu conduire son parti à cette extraordinaire remontada électorale, aussi spectaculaire que le fut sa descente aux enfers en 2021. Il a en effet parcouru le pays et harangué les foules, il a attaqué ses adversaires et soutenu ses candidats, il a battu tous les records de déplacements, réunissant toujours autour de lui des milliers de sympathisants, venus sans perspectives d’agapes ou sans débauche de billets bleus.
Sans aucun doute, Abdelilah Benkirane est la meilleure chose qui soit arrivée au PJD.
Mais les meilleures choses ont une fin. Toujours.
Et le PJD a aujourd’hui besoin de renouvellement, de calme et de sérénité. Il est évident et attendu qu’avec sa cohorte de 54 député(e)s, il fera le job, contrôlant le gouvernement, interpellant ses ministres, questionnant la haute fonction publique et rapportant le tout au peuple qui a élu ses députés. Il n’est pas besoin d’en rajouter, et il est nécessaire de savoir s’arrêter et se contrôler. Et c’est précisément ce que Ssi Benkirane ne sait pas faire.
L’ancien chef de gouvernement a deux problèmes majeurs dont il n’arrive pas à s’extraire. Le premier est qu’il ne se remet pas du « blocage » politique qui avait eu raison de lui en 2017, et qu’il reste sur une trajectoire de vengeance ; le second est qu’en plus de croire en Dieu, il croit fermement en lui-même et qu’il pense que le PJD, c’est lui, que la mouvance islamiste au Maroc, c’est encore lui et que le Messie (curieux pour un musulman sunnite), c’est toujours lui. Cela le conduit à des écarts langagiers aussi regrettables qu’impardonnables ; il avait en effet qualifié les gens de l’entourage royal de « Qnadeh » (pluriel de « qandouh ») puis il avait quasiment intimé l’ordre à son ancien pair et rival personnel Saadeddine Elotmani de rentrer chez lui et de ne plus s’impliquer au nom du PJD (dont il fut pourtant deux fois secrétaire général et au nom duquel il avait très honorablement conduit le gouvernement). Deux dérapages verbaux de plus, deux travers langagiers de trop.
Depuis 2021, le parti a connu des mouvements de cadres. Plusieurs sont partis (Mostafa Ramid, Aziz Rabbah, Abdelkader Amara, Saadeddine Elotmani, …), d’autres sont venus ou revenus (Jamaa Moatassim, Samir Chaouki, Amina Maelainine,…) et d’autres encore sont montés en puissance (Driss el Azami el Idrissi, Abdallah Bouanou essentiellement). Cela montre que le PJD évolue, et que dans cette phase qui commence, il doit se renouveler. Ssi Abdelilah était plus qu’utile, indispensable, pour amplifier les voix des 13 députés sortants de son parti, mais sa technique de discours au lance-flamme porterait désormais plutôt préjudice aux 54 récemment élus pour remplir leur office avec sérénité et efficience. Ils le savent, et certains le disent. Discrètement, toutes fenêtres fermées, toutes lumières éteintes, mais ils le disent entre eux, le chuchotent plutôt tellement ils craignent les colères de leur chef.
Qu’il nous pardonne cette comparaison car, hors toute idéologie ou positionnement politique, avec le respect dû à l’ancien chef de gouvernement qu’il fut (désigné deux fois consécutives) et en considération de son long parcours militant, le cas d’Abdelilah Benkirane évoque quand même quelque peu celui de Jean-Marie Le Pen. Cet homme avait aussi co-fondé son parti, avait traversé des décennies de désert et de stigmatisation, puis avait hissé haut, très haut son mouvement, avant d’en devenir le fardeau et l’ombre encombrante ; on connaît la suite, le père avait été renvoyé du parti par sa propre fille, qui œuvrait à « dédiaboliser », à « normaliser » le FN, devenu RN ! Combien de cadres dirigeants ou élus du PJD pensent-ils aujourd’hui sans oser le dire la même chose de leur incontestable, qu’ils pensent irremplaçable, leader ? Combien voudraient qu’il s’en aille pour une paisible et très méritée retraite politique, devenant président d’honneur ou quelque chose du genre dans son parti ?
Le PJD, aujourd’hui plus que jamais, a besoin de « normalisation ». Pour être populaire, il fut populiste, et pour être élu, il a investi les niches électorales ; ses candidats parlaient juste et parlaient vrai. Son secrétaire général a grondé, tonné (parfois aussi déconné) et a « compensé ». Ses outrances verbales ont pris de revers l’arrivée de travers de Fouzi Lekjaâ au sein du PAM. Pourquoi reproche-t-on à Abdelilah Benkirane de ne pas jouer le jeu, quand le PAM aujourd’hui, et le RNI hier, ne l’ont pas eux-mêmes joué ?
Mais maintenant les élections sont passées, le PAM s’est classé premier, Fatima Ezzahra el Mansouri est désignée cheffe du gouvernement, le PJD se positionne dans l’opposition et la mandature va commencer. Il semblerait que le PJD gagnerait plus avec un autre secrétaire général, lissant le discours tout en maintenant le tempo et en exacerbant les critiques, les questions et les rapports.
Et Ssi Benkirane ? Il est temps pour lui d’entrer dans l’histoire politique du royaume, comme celui qui fut l’un de ses meilleurs orateurs et sans doute l’un de ses trois meilleurs dirigeants politiques partisans du 21ème siècle. Il doit désormais admettre que la mouvance islamiste au Maroc, c’est lui mais pas seulement lui, et il doit aussi convenir que le succès du PJD, c’est encore lui mais pas uniquement lui. Ce ne serait pas lui manquer de respect en lui suggérant qu'il serait temps pour lui de se transformer en sage, en référent interne, en Ancien, pour le bien du PJD, pour l'efficience du débat public, pour la sérénité de la scène politique, et pour l’image qu’il laissera dans l’histoire du pays.
Aziz Boucetta